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[Live Report]: Festival de Saintes, quand la magie de la musique rencontre la magie d’un lieu

[Live Report]: Festival de Saintes, quand la magie de la musique rencontre la magie d’un lieu

18 juillet 2014 | PAR La Rédaction

Dans un festival, l’auditeur peut, grâce à l’abondance des propositions, se composer son propre programme, un peu comme le mélomane se construit « sa » saison. Saintes a ainsi été l’occasion de jouer à tracer un chemin musical. Chaque festival a son rythme, et Stephan Maciejewski et son équipe ont choisi de planifier les concerts à 11h, 13h, 19h30 et 22h. Avouons que les concerts de la nuit offrent une qualité d’écoute et de recueillement qui a notre préférence, et l’Abbaye aux Dames est un lieu magnifique, même si l’extérieur est sans doute bien plus intéressant que l’intérieur.

Samedi 12 juillet, le concert de 11h proposait un programme tout Britten, donné par l’ensemble Aposiopée sous la direction de Natacha Bartosek, accompagné à la harpe par Aurélie Saraf. La pièce maîtresse du concert était cette Ceremony of Carols opus 28. On retrouva avec joie l’ensemble dans le cadre de la messe dominicale pour des extraits de la Messe des pêcheurs de Villerville de Fauré et le de Jehan Alain. Les voix d’enfants sont pures, mais pas tout à fait ingénues ; on comprend que Britten, l’homme torturé de Billy Bud, du Tour d’écrou ou de Peter Grimes ait beaucoup utilisé ces voix – on songe à la Spring Symphony. A 13h, Alexandre Tharaud donnait Les Variations Goldberg. Un pianiste que l’on aime dans une pièce au-delà du génie : on se réjouissait. L’abbaye était pleine à craquer. Hélas, Alexandre Tharaud n’y était pas : gêné sans doute par l’acoustique, son Bach n’était ni cérébral ni allègre, mais martial, militaire, prussien. Une déception, même si à partir de la 13e variation, avec ses deux fois deux reprises étirant le temps à l’infini, on retrouvait le Tharaud qu’on aime. Cette déception est d’autant plus surprenante qu’il est le fils spirituel de Marcelle Meyer, et que ses interprétations au disque du concerto italien ou des concertos pour clavier sont légères et fines.

Le concert nocturne donné par Jean-François Heisser était d’une toute autre facture : nous avons eu droit à un dialogue passionnant entre Bach et Mompou. L’interprétation donnée ce soir-là – son velouté, touché délicat – de la 4e Partita en ré majeur était épatante. Heisser joua ensuite des extraits de Música callada (musique du silence, en français). Composé par Mompou entre 1959 et 1967, il s’agit d’un recueil de vingt-huit pièces inspirées par le Canto espiritual entre el alma y Cristo su Esposo de Saint Jean de la Croix (La noche sosegada/Enpar delos levantes de la aurora /la musica callada la soledad Sonora / la cena que recrea yenamora, soit La nuit paisible/Aux approches du lever de l’aurore /la musique silencieuse / la solitude sonore /la cène qui recrée et enamoure). Les morceaux choisis par Heisser plongent dans une forme d’introspection ouatée ; cette musique nous a rappelé le Scriabine des poèmes de l’opus 32, ou même Satie par moment. Formidable découverte, qu’Heisser a enregistrée chez Musicales Actes Sud.

Les cantates de Bach représentent l’un des temps forts de Saintes, dans la lignée de Herreweghe. L’édition 2014 proposait deux concerts autour des cantates Kantor : l’un par l’ensemble Vox Luminis sous la direction impliquée et active du flûtiste et chanteur Lionel Meunier, l’autre par le Banquet céleste de Damien Guillon. Vox Luminis donnait les Cantates 106, 131 et 150. Il est toujours difficile de parler de génie, mais comment parler autrement d’une musique qui est la synthèse parfaite de la profondeur ascétique et de la joie mystique ? L’ensemble de Meunier enchaîne les mouvements, donnant à chaque cantate sa pleine dimension de cycle spirituel. Gottes Zeit ist die allerbeste Zeit (le temps de Dieu est le meilleur de tous), Aus der Tiefen  (Des profondeurs) et Nach dir, Herr, verlanget mich (Vers toi, Seigneur, j’aspire) formaient également un ensemble cohérent de douleur, de résignation et d’allégresse. On retiendra notamment leur admirable canon dans le premier chœur de la 150 et le jeu sur le « über mich ».

Plutôt que d’aller au défilé du 14 juillet, de l’orgue à 11h en la cathédrale Saint Pierre. Maud Gratton, jeune organiste, proposait un programme français : Tournemire, Alain, Heiller, Radulescu, Messiaen. Concert formidable dont on retiendra surtout les Litanies de Jehan Alain et le Dieu parmi nous d’Olivier Messiaen.

Mardi 15 juillet, la journée non stop : 11h, duo David Bismuth Geneviève Laurenceau. Agréable, même si l’alchimie ne fonctionne pas vraiment, l’équilibre entre le violon et le piano n’existant jamais parfaitement. Et ce malgré un beau programme Fauré-Pierné-Ravel. Jean Rondeau, jeune claveciniste, pourra se reconvertir dans le stand up s’il désire changer de carrière. Sûr de son talent, de son charme et de ses attraits, le jeune homme pratique une nonchalance étudiée dont on devine qu’elle fait fondre les midinettes, jeunes et vieilles. Mais Rondeau vaut mieux –  beaucoup mieux – que son look de star-académicien : son toucher est exceptionnel. Il parvient à faire du Fandango du Padre Soler une danse chamanique ; les sonates de Scarlatti qu’il a choisi sonnent parfois très pop… On retrouve bien sûr la tradition mais renouvelée : c’est une interprétation. On peut encore entendre (et podcaster) une leçon de Rondeau sur France Musique.

Le grand concert de la journée réunissait l’Orchestre des Champs-Elysées sous la direction de Philip Herreweghe et Alexander Melnikov pour le Concerto n°1 de Chopin et la 8e de Schubert dite « Inachevée ». Le programme n’a rien d’original, si ce n’est l’interprétation du Concerto sur un piano Blüthner de 1856 dont la sonorité est très métallique, mais passe assez bien dans l’Abbaye. Correct sans qu’on soit transporté. La soirée s’achevait avec le concert de 22h et le quatuor avec piano Giardini, accompagné de la mezzo Isabelle Druet pour un concert-concept autour du centenaire de la guerre de 14. Notre année 2014 est prétexte à nous refourguer tout et n’importe quoi sous le couvert de la commémoration, et on frôle l’overdose mais ce concert était exceptionnel. Le programme était très intelligemment construit, autour de quatre thèmes : le Départ, au Front, la Mort et en Paradis. Quelle joie d’entendre Mel Bonis, Benjamin Godard (et la déchirante mélodie Les Larmes sur un poème de Paul Harel « On ne les a pas soupçonnées / Les larmes qui brûlaient mes yeux »), Reynaldo Hahn, injustement ignoré depuis trop longtemps alors que sa musique de chambre n’a rien de salonarde et vaut mille fois les scies romantiques qu’on nous impose à longueur de programmes…

La voix d’Isabelle Druet est d’une grande beauté : profonde, précise, gouailleuse quand il le faut dans Offenbach… Et sa diction est parfaite ! Les transcriptions pour la formation quatuor avec piano sont très subtiles et n’alourdissent pas l’ensemble, mais donnent au contraire du corps à certaines mélodies. Le concert – produit par le Palazetto Bru Zane – met en résonnance des morceaux et des compositeurs qui traitent de la guerre, souvent de 1870 plus que de 1914 mais sous des traitements différents, tantôt graves, tantôt légers. Ce merveilleux programme rappelle que les douleurs minuscules (on songe à l’Elégie de Duparc ou En Paradis de Dubois) peuvent refléter des blessures plus vastes.

Après une petite semaine de festival, on est résolument séduit par la qualité des interprètes, des programmes et du lieu. Mais pouvait-on être déçu par le plus grand – et le seul – festival estival de l’Ouest ?

Par Matthieu Orsi

Visuels: Ensemble Aposiopee – Jean Rondeau – Maud Gratton – Isabelle Druet © D.R – Vox Luminis © Ola Renska

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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