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[Live report] « Exil » matérialise les douleurs irréparables de l’ailleurs

[Live report] « Exil » matérialise les douleurs irréparables de l’ailleurs

12 février 2017 | PAR Bérénice Clerc

Sonia Wieder-Atherton tisse des fils de sons, images, poésies, existence depuis de nombreuses années et emporte avec elle des spectateurs, mélomanes d’un soir ou de toujours pour un voyage rare où le temps et l’espace n’ont plus de limites. Elle a donné rendez-vous à huit jeunes acteurs de la « Compagnie Sans père » de Sarah Koné à La Philharmonie de Paris pour raconter l’indicible, mettre des mots et des notes sur les silences de l’exil d’aujourd’hui à la Bible.

« La compagnie Sans père » avec Sarah Koné pour guide invente chaque fois de nouveaux spectacles forts, vibrants. Nous avions été emporté par un « Un geste d’Amour », exalté par « Du Plomb dans les ailes » et bouleversé par « Si toi aussi tu m’abandonnes ». La simplicité apparente et la profondeur des jeunes acteurs, soulevées par un travail du corps et de la voix, nous donnent envie de les suivre partout.

« Exil » déchire les cœurs et les raccommode, le spectacle montre les plaies parfois béantes, les cicatrices souvent à peine visibles, la résilience parfois indomptable, les mots, les notes pour penser les blessures et panser les générations présentes et futures.

Huit jeunes acteurs, huit corps, huit voix, huit trajets, huit histoires, huit passés, huit présents, huit présences à saisir.

Sonia Wieder-Atherton est un peu comme la terre, elle enveloppe, elle porte, elle protège, elle arrondît les angles, laisse le soleil et la lune apparaître avec leur cortège de lumière et d’étoiles offre la possibilité de l’orbite, se laisse contourner sans dévoiler tout son mystère.

Faire apparaître les disparus, laisser la parole aux spectres sans en avoir peur. Où seraient les morts si les vivants ne leur donnent pas souffle. Pourquoi et comment survivre quand l’existence est un calvaire, quand tous ces proches n’existent que dans les souvenirs et ne vivent qu’au présent dans les pensées ? Que devient l’amour quand il ne s’étreint plus ?

Chaque exil est une trace impalpable transmise de génération en génération, elle semble s’estomper, elle est tue, muette, mais prend toute la place ailleurs, dans le corps, les émotions, les angoisses et les névroses.

Le travail des lumières, dans cette salle un peu froide, est extrêmement réussi, les corps deviennent des figures, des mouvements imperceptibles, l’espace se démultiplie. L’éloignement du piano et du violoncelle est bouleversant de fragilité sur cette scénographie épurée et élévatrice.

Il faut entendre, lire et relire ceux qui osent parler des souffrances de l’exil, une odeur perdue, un souffle, le vent, une voix, la sensation de l’eau sur ses pieds, le cri d’un enfant, l’appel d’une mère, celui à la prière, l’accent d’un père, les goûts, le temps qui ne s’écoule pas pareil partout.

L’ailleurs parfois sauve et détruit à petit feu, les camps, l’humain réduit à son animal, l’animal qui pourrait le gagner si vite et pourtant l’Homme réinvente chaque jour sa vie, il recrée une ville dans le bidonville, un café, un restaurant, une église, un temple, une synagogue, une mosquée, une école, une salle de jeux, des lieux de rencontres, de l’Amour, des couples, des mariages, des naissances, la vie triomphe toujours même quand la mort la frôle de trop près à en bruler sa peau.

La jeunesse, bombée d’énergie et de sève doit porter ces messages, la compagnie Sans père donne corps et mise en scène à cette jeunesse en quête de présent pour un demain meilleur. Chaque voix, chaque mot s’inscrivent dans l’espace. Pas une note au hasard, pas un son en trop, le vide, le plein, se combattent et la colère fait naître un feu de joie.

Une joie profonde celle qui ferait croire aux lendemains qui chantent, oublier les images troublées de peuples en mal de sauveurs, de repères simples où accrocher son énergie, ses idéaux et sa tendresse même quand il faut éteindre le réveil dès l’aube pour partir travailler. Il faut rester vigilants, éveillés, ne pas trembler face aux sirènes des médias chanteuses angoissées dégoulinantes de peurs sur papiers glacés, gorgones fabriquées pour suspendre la pensée.

Le bouclier est en chacun de nous, une note, un mot, une phrase, Exil redonne cette force d’aimer l’autre, le regarder, lui parler, partager ses désaccords, inventer un monde où le mot camps n’aurait plus de sens si ce n’est faire vivre les récits d’un passé de plus en plus lointain.

Laurent Cabasso de dos sur son piano hante le plateau, les notes jaillissent, sa présence est très forte en résonance avec les mots et les sons du violoncelle de Sonia Wieder-Atherton, somptueuse comme à son habitude.

Apparaître, disparaître, n’être que lumière, elle sait faire et se renouvelle chaque fois sur un fil en équilibre entre l’espace temps, la mort et la vie. Sans jamais chuter, elle avance, sculpte la matière des sons, jongle avec l’espace, se contorsionne avec délicatesse. Toutes failles dehors, elle laisse la place aux autres, les jeunes acteurs de la compagnie Sans père ne sont pas un prétexte, le spectacle est un tout, un plus un plus un plus un plus un égale l’infinie des possibles.

« Exil » est un spectacle pur, violent, brut, gorgé de vie et de tendresse pour l’humain. Souhaitons au mot camps d’appartenir au passé, à l’humanité d’avoir la force de nouer et renouer les liens du cœur et ne jamais laisser la peur, les silences, les angoisses médiatiques et primaires ronger les beautés de la vie pour qui les frontières, les ethnies, les croyances, les appartenances sont une richesse à cultiver pour nourrir les esprits.

Ce spectacle doit être vu et entendu partout, si vous le savez près de chez vous, allez-y en famille, entre amis même si vous n’aviez jamais franchi le pas de la porte d’une salle de spectacle !

La playlist de la semaine (191) Cool.
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Bérénice Clerc
Comédienne, cantatrice et auteure des « Recettes Beauté » (YB ÉDITIONS), spécialisée en art contemporain, chanson française et musique classique.

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