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Lille Piano(s) Festival : rêve et virtuosité, maîtres-mots de la 15e édition

Lille Piano(s) Festival : rêve et virtuosité, maîtres-mots de la 15e édition

12 juin 2018 | PAR Alexis Duval

Initiée par le maître Jean-Claude Casadesus, la manifestation musicale hauts-de-française a su conquérir le cœur de 15000 spectateurs. Malgré quelques couacs, les trois jours ont tenu leurs promesses.

Moins de stars, mais autant de plaisir. Si la quinzième édition du Lille Piano(s) Festival comportait moins de têtes d’affiche qu’en 2017, la virtuosité plurielle était tout de même au rendez-vous. Avec une trentaine de récitals, le cru 2018 s’est révélé d’un niveau tout aussi bon. Et a donné lieu à la révélation ou à la confirmation du talent de bon nombre d’artistes. En trois jours, impossible d’assister à tout, d’autant que cette année, un quatrième lieu était investi, l’Abbaye de Vaucelles, à une quarantaine de kilomètres au sud de Lille. Mais quel bonheur, le temps d’un week-end, de graviter autour d’univers aussi divers que la musique de chambre, le romantisme, le jazz, les sonorités sud-américaines ou encore le klezmer.

Les choses ne partaient pourtant pas d’un bon pied. Pour le concert inaugural, vendredi 8 juin, la soliste française Claire-Marie Le Guay s’est essayée dans une tentative de vulgarisation du Concerto pour piano n°1 de Robert Schumann. La soirée a été présentée comme un “atelier musical”. par Jean-Claude Casadesus, qui menait l’Orchestre national de Lille pour accompagner la pianiste. Un parti pris surprenant qui tranche avec la solennité de rigueur dans une ouverture de festival.

L’idée partait d’une intention évidemment louable : rendre intelligible au plus grand nombre un “tube” du répertoire classique. C’est d’ailleurs une des clés de voûte du festival : à travers une politique tarifaire bienveillante ainsi que plusieurs événements gratuits, notamment à la Gare Saint-Sauveur, le LPF déploie de nombreux efforts pour toucher un public plus large, plus jeune et moins habitué. Sans aucune réserve, il faut soutenir cette formidable démarche.

Mais encore faut-il que le souci de pédagogie soit solide pour prendre les spectateurs par la main et les tirer vers le haut. Ce que n’est pas parvenue à faire Claire-Marie Le Guay. pourtant enseignante brillante et saluée comme telle par ses pairs au Conservatoire supérieur de musique et de danse de Paris. Timidité ? Impréparation ? Peut-être un mélange des deux. En tout cas, n’est pas vulgarisateur qui veut. Quant à l’interprétation, les régulières scories qui ont parsemé la partition ont fait grincer quelques dents. Bref, malgré la vivacité du chef Jean-Claude Casadesus et les efforts de l’orchestre à la tête duquel il a passé près de quarante ans, le concert d’ouverture ne fut pas une réussite.

Mais qu’on se rassure : le reste du festival a largement fait oublier ce couac. Car dès le deuxième concert, le duo féminin Jatekok a fait montre de brio avec un récital jazz intitulé “The Boys”. Leurs pianos à queue insérés l’un dans l’autre, Naïri Badal et Adélaïde Panaget ont interprété avec talent trois pièces de Baptiste Trotignon, puis des pages de Dave Brubeck, de Poulenc et de Ravel. Grande maîtrise technique et belle complémentarité : le concert, en comité réduit, était une réussite.

Tempo ultrasoutenu pour la sonate Waldstein

Samedi, la journée a débuté à l’auditorium du Conservatoire de Lille par la première moitié du Clavier bien tempéré, Jean-Sébastien Bach – la deuxième partie était jouée le lendemain. Avec un jeu tellurique et inspiré, Cédric Pescia a redonné vie à la célébrissime somme du maître de Leipzig, dont tout débutant au piano classique aborde un extrait tôt ou tard au cours de son apprentissage.

L’après-midi, retour au Conservatoire pour le récital du Russe Andreï Korobeinikov, qui a interprété trois sonates fort différentes, la n°9 de Prokofiev, la n°23 de Beethoven et la n°5 de Scriabine. Le choix d’un tempo ultrasoutenu pour celle de Beethoven, dite “Waldstein”, s’est révélé payant, le pianiste parvenant à exprimer toute la poésie de l’opus. Et ce malgré les nombreuses perturbations auxquelles il a dû faire face, en sus de la température fort élevée : en guise de fond sonore, une flûte, puis une percussion, se faisaient entendre. Il semblerait que le Conservatoire n’était donc pas consacré exclusivement à l’événement et que des cours s’y déroulaient. Sidérante, la situation aurait pu être fort regrettable si Andreï Korobeinikov n’avait pas fait contre mauvaise sonorisation bon coeur.

Après un passage par la gare Saint-Sauveur pour un atelier participatif très réussi autour de la musique latino-américaine au cours duquel – bonheur ! – on a pratiqué le piano, nombreux ont été les festivaliers à éprouver un coup de coeur pour le récital de Guillaume Coppola. Autour de la thématique du silence, l’élégant pianiste a bâti un programme riche, intelligent et propice à la méditation. On retrouve Ravel, Satie, Chopin… et, en clé de voûte, le compositeur espagnol Federico Mompou, qui a beaucoup investi la thématique, notamment en mettant en musique des poèmes d’auteurs hispanophones ou francophones. Un moment hors du temps, à la grâce infinie, offert par un pianiste qui a à coeur de partager son art.

La soirée de clôture, un exemple de réussite

Dimanche après-midi, après Makedonissimo, une incursion tout à fait bienvenue dans la musique macédonienne, on s’est incliné devant l’interprétation virtuose de Nikolaï Lugansky et de Vadim Rudenko dans l’auditorium du Nouveau Siècle. Amis à la scène comme à la ville, les deux pianistes russes s’étaient rencontrés lors du concours Tchaïkovski 1994. Depuis, ils ont noué une complicité et une complémentarité qui, sur scène, a pris tout son sens. Autour de deux Suites fort différentes, l’une d’Anton Aresky, l’autre de Sergueï Rachmaninov, ils ont offert au public un véritable spectacle. Soufflant du début à la fin.

Là où le Lille Piano(s) Festival avait un peu péché sur l’ouverture, la soirée de clôture était un exemple de réussite. D’abord avec le Concerto n°2 de Camille Saint-Saëns, monument d’harmonie relativement peu joué – il faut redécouvrir tout Saint-Saëns, génie polymorphe et immense mélodiste. Au piano, David Kadouch était époustouflant d’énergie et de maîtrise. Sa performance a été suivie par celle, et non des moindres, du Britannique Alexander Ullman, qui s’est emparé comme rarement du Concerto n°2 de Franz Liszt. Kadouch et Ullman, deux jeunes et illustres talents qui incarnent la relève du piano, on ne pouvait imaginer meilleure clôture.

Crédits photos : AD

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