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Les Solistes à Bagatelle : les jeunes talents et la mise en valeur des compositeurs d’aujourd’hui

Les Solistes à Bagatelle : les jeunes talents et la mise en valeur des compositeurs d’aujourd’hui

25 septembre 2017 | PAR La Rédaction

Le Festival les Solistes à Bagatelle, est un rendez-vous parisien incontournable de la rentrée pour tous les amoureux du piano et de musique de chambre. Sa 18e édition s’est déroulée du 2 au 17 septembre dernier avec des jeunes pianistes qui, au début de leur carrière, percent déjà dans ce paysage musical français extrêmement fleurissant.

L’autre spécificité de ce festival, depuis sa création, est d’intégrer au programme de chaque concert, des œuvres de compositeurs du XXe et du XXIe siècle. Ont été ainsi jouées, certaines pour la première fois sur commande du festival, un grand nombre de pièces dites « contemporaines », parmi lesquels celles de Rodolphe Bruneau-Boulmier, Jérôme Combier, Richard Dubugnon, Jörg Widmann, François Meimoun, Marc Monnet, Michèle Reverdy… Autant dire que c’est un petit laboratoire de créations pianistiques.

Une quinzaine de musiciens se sont succédé cette année sur la scène de l’orangerie du parc de Bagatelle, au bois de Boulogne. Parmi eux, nous avons été particulièrement heureux d’écouter Maroussia Gentet et Florian Noack (3 septembre), Marie-Ange Nguci et le duo Arthur Ancelle et Ludmila Berlinskaïa (16 septembre) ainsi que le trio Les Esprits (Adam Laloum, Mi-sa Yang et Victor Julien-Laferrière, 17 septembre).

Maroussia Gentet n’est pas une inconnue dans ce milieu. Née en 1992, elle intègre le CNSMD de Lyon à l’âge de 13 ans et obtient son bac scientifique deux ans plus tard. En 2009, elle rencontre la célèbre pédagogue Rena Shereshevskaya et poursuit ses études auprès d’elle à l’Ecole Normale de Musique de Paris, dont elle est titulaire du diplôme de concertiste. Elle perfectionne parallèlement au CNSMD de Paris entre 2012 et 2014, la formation qui se solde avec le prix Blüthner et l’enregistrement du 2e Concerto de Prokofiev avec l’Orchestre des Lauréats du CNSM. Elle vient de sortir son disque solo très réussi, avec la Sonate de Dutilleux.
Pour ce récital à Bagatelle, elle a choisi deux compositeurs du XXe siècle, Mana d’André Jolivet (1905-1974) et Tangata Manu de Marco Stroppa (né en 1959). Maroussia Gentet est éminemment douée pour le répertoire récent et, en tournant à son avantage l’acoustique plus que généreux de la salle, elle fait résonner les notes percussives pour créer des couleurs, les couleurs qu’elle maîtrise admirablement dans les moments aussi bien joyeux que méditatifs ou inquiétants. Nous partageons son goût pour ces coloris sonores, confirmé dans Debussy (Etude n° 1, Ondines et Danse de Puck). Pour les deux Impromptus de Chopin avec qui elle termine son récital, la lenteur qu’elle assume dans le troisième pièce en sol bémol majeur est inattendue et frappante, mais elle y affirme délibérément une telle vision, que peu d’interprètes ne l’osent (à cause d’idées conventionnelles qu’on adopte, volontiers ou non, pour un compositeur archi-connu comme Chopin ?) et nous l’apprécions.

Le pianiste belge Florian Noack est un ovni. De nature très curieuse et doté d’une technique absolument impressionnante qui lui permet de jouer n’importe quelle pièce, il nous fait découvrir des compositeurs peu connus comme Lyapunov ou Medtner, et transcrit pour un seul clavier des œuvres de grand répertoire orchestral (Le Lac des cygnes de Tchaïkovski, Schéhérazade de Rimski-Korsakov, le ballet Aleko de Rachmaninov, le Concerto pour quatre claviers de Bach, les Danses hongroises de Brahms…).

Le programme de ce jour reflète fidèlement son univers : Trois improvisations fantastiques op. 2 de Medtner (Rusalka, Réminiscences d’un Bal, Scherzo infernale), extrêmement virtuoses ; trois Études de Ligeti (1923-2006), très complexe sur le plan de l’écriture, ce qui ne sont pas explicitement audibles à l’oreille ; et les Variations sur un thème de Chopin de Rachmaninov, très peu jouées en concert aussi bien qu’en disque. Que dire de son interprétation ? Tous les thèmes, les lignes secondaires, les harmonies, les fioritures et bien d’autres éléments qui constituent ces pièces sont tellement bien rendus qu’il faudra chercher des défauts, ce qui devient une tâche ardue…

Marie-Ange Nguci, qui n’a pas encore 20 ans, est une étoile montante du piano particulièrement lumineuse. Entrée au CNSMD de Paris à l’âge de 13 ans, elle a reçu en 2015 le premier prix du IKIF-MacKenzie Awards International Piano Competition à New-York. Lauréate de la Fondation l’Or du Rhin, de la French-American Piano Society, de l’ADAMI, de la Fondation Meyer et de l’Académie Internationale de Musique de la Principauté de Lichtenstein, elle a un talent qui ne nous laisse pas indifférents. Le dynamisme et la dextérité se conjuguent avec la musicalité avec qui elle s’exprime de mieux en mieux, en se mesurant parfaitement à la hauteur du programme : la Chaconne de Bach (extrait de la Partita n° 2) transcrite par Busoni, Les Litanies de l’Ombre de Thierry Escaich, Final op. 21 de Franck et Gaspard de la Nuit de Ravel. Son originalité, qui fait transparaître une autre manière d’aborder des répertoires « traditionnels » par cette génération émergente dont elle est une représentante éloquente, est de jouer en bis des extraits de la partie solo de concertos, d’abord de Ravel (cadence du Concerto pour la main gauche) ensuite de Saint-Saëns (finale du 5e Concerto). C’est une artiste à suivre.

Au festival Les Soliste à Bagatelle, nous sommes tout aussi gâtés pour la musique de chambre. Après Raphaël Sévère et Jean-Frédéric Neuburger à l’ouverture de l’édition le 2 septembre (que nous n’avons malheureusement pas pu écouter), deux concerts de haute volée étaient au rendez-vous.

Le duo franco-russe Arthur Ancelle et Ludmila Berlinskaïa s’est fait amplement connaître depuis la sortie de leur enregistrement de la Sonate en si mineur de Liszt transcrite pour deux pianos par Saint-Saëns. Partenaires sur scène comme en ville, les deux pianistes jouent dans une complicité parfaitement heureuse, aussi bien sur deux pianos qu’à quatre mains, mettant ainsi en valeur la littérature pianistique à deux, aussi riche que le répertoire solo. Au cours de ce concert à quatre mains, les œuvres connues de compositeurs français évoquant l’enfance (Petite Suite de Debussy, Jeux d’enfants de Bizet et Ma mère l’Oye de Ravel) se mêlent à des pièces écrites à la dernière moitié du 20e siècle : Morning Star, un choral pour piano à quatre mains de Gerald Levinson (né en 1951) et deux pièces sur contes de fées de Sergei Slonimsky (née en 1932) : Valse romantique de Cendrillon et du Prince et Danse du Chat botté. La musique de Levinson nécessite des interventions manuelles directes sur certaines cordes, et Arthur Ancelle se vêtit de gant pour les manipuler, par respect pour l’instrument mais probablement aussi pour produire une meilleure sonorité. Cette belle association de deux personnalités, élégantes et ouvertes, réalise une harmonie encore plus belle et c’est toujours un bonheur d’assister à leurs concerts.

En clôture de trois week-ends, Adam Laloum, Mi-sa Yang et Victor Julien-Laferrière qui forment le Trio Les Esprits depuis 2012 (mais qui ont donné leur premier concert commun en 2009) ont offert une magnifique prestation intense, comme pour résumer la force dynamique du festival. Mi-sa Yang expressive et spontanée au violon, Adam Laloum profond et sensible au clavier, et Victor Julien-Lafférière — rappelons qu’il est le premier lauréat historique, au printemps dernier, de la section violoncelle du Concours la Reine Élisabeth — tonique et vivant, excellent dans le répertoire de leur prédilection : Schubert. Laloum joue d’abord en solo quelques Moments musicaux (D. 780 op. 94) où la beauté du son est l’un des premiers éléments de son interprétation. Il est ensuite rejoint par le violoncelliste pour Three pieces de Friedrich Cerha (né en 1926). La deuxième de ces trois pièces se compose comme un puzzle sonore, les parties des deux instruments s’incrustant l’un et l’autre, révélant une difficulté redoutable. Et le bouquet final est à trois, le Trio n° 2 de Schubert avec le très célèbre deuxième mouvement. L’interprétation est mémorable, dans laquelle on sent une sorte de pulsion pour la vie et pour la mort, provoquant chez l’auditoire une transe musicale rare… Dire que la force de la musique de Schubert libérée par la force de l’interprétation, ce n’est nullement exagérer.

Visuels et texte : Victoria Okada. 

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