Classique
Le festival de Menton sous le signe du quatuor

Le festival de Menton sous le signe du quatuor

03 août 2019 | PAR Gilles Charlassier

Depuis six ans Pierre-Emmanuel Thomas a redonné au Festival de Menton, qui célèbre cette année sa soixante-dixième édition, la place qui lui revenait sur la cartographie musicale de l’été. Les deux soirées de quatuor de l’édition 2019 confirment que l’exigence ne se confond pas avec l’austérité, au contraire.

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Le hasard a voulu que deux des concerts de 18 heures soient dévolus au Quatuor Allegri, placés sous le signe du classicisme viennois avec Haydn et Beethoven – le 1er août, nous avons entendu l’Opus 54 n°2 du premier et l’inclassable Quatorzième du grand Ludwig, détaillé avec une appréciable clarté dans la construction, sans rechercher une originalité reconnaissable. Mais Paul-Emmanuel Thomas, le directeur du festival, n’a pas voulu cantonner le genre réputé exigeant du quatuor à cordes aux fins d’après-midi, et n’a pas hésité à le mettre à l’affiche de deux soirées.

Dans la première, le 1er août, on retrouve Bertrand Chamayou, qui avait livré l’an dernier un récital Lizst, admirable de sensibilité et d’intelligence. Cette fois, le pianiste français vient avec le Quatuor Casals, pour un programme intitulé «Carte blanche » – Haydn, Schumann, Franck, des classiques, mais qui ici ne respirent aucunement la routine. Dans le Quatuor opus 33 n°2 qui ouvre la soirée, les cordes catalanes font valoir dès l’Allegro moderato un archet frémissant, une sonorité souple et aérée, qui ne néglige pas le sourire spirituel de la partition, à rebours de certains clichés du placide Papa Haydn. Le Scherzo équilibre patine et dynamique dans le dialogue entre les pupitres, avant un Adagio élégant, où affleure un lyrisme délicat. Le virevoltant finale respire une virtuosité étourdissante, d’une légèreté exquise.

Place au piano ensuite avec le Carnaval opus 9 de Schumann, où Bertrand Chamayou affirme une remarquable maîtrise du discours, attentif à la fluidité du cycle autant qu’à la caractérisation de chacun des épisodes, à la fois soignée et naturelle. Le Préambule a la solennité d’une ouverture. Dans ces miniatures ciselées, personnages et portraits palpitent de vie sous les doigts du soliste français : Pierrot tout en demi-teintes, la ruse joueuse d’Arlequin, la retenue rêveuse d’Eusebius contrastant avec l’allant vigoureux de Florestan, les minauderies de la Coquette, les amples arpèges de Chopin ou encore les traits échevelés de Paganini. La picturale Marche des Davidbündler contre les Philistins referme cette lecture orfèvre des couleurs et des affects, qui sait faire fleurir des sourires de tendresse et d’humour. En une imitation dialectique, après la « thèse » du quatuor et l’ « antithèse » du piano, la « synthèse » réunit les deux pour le Quintette en fa mineur de Franck. A contre-courant des interprétations qui soulignent la densité de la pâte jusqu’à la rendre pesante, les Casals privilégient un phrasé ductile favorisant une tension déliée, où la décantation du dialogue avec le piano redonne sa vitalité au Molto moderato augural. Le mouvement lent déploie un chant délicat avant une conclusion au dramatisme sans épaisseur inutile.

Le lendemain, c’est le Quatuor Ebène qui investit la scène du Parvis de la Basilique Saint-Michel, dans une belle mise en regard du Romantisme germanique avec ce qu’il convient désormais de considérer comme un classique du répertoire contemporain, le Quatuor « Ainsi la nuit » de Dutilleux. Cultivant l’homogénéité du son et de la texture d’ensemble, avec une précision qui a forgé, à juste titre, leur réputation, les musiciens français magnifient les qualités plastiques du Premier Quatuor de Brahms, en do mineur, plutôt que les aspérités du sentiment. Rien de froid cependant dans le résultat : la rondeur raffinée des pupitres fait vibrer la pudique intériorité de l’énergie de l’Allegro, qui ne se dément pas dans le moelleux de la Romanze. Le scherzo et ses pizzicati séduisent par un tamis soyeux, avant la pulsation de l’Allegro alla breve, calibrée et généreuse en même temps.

L’écoute avide des ressources de la lutherie fait toute la saveur inimitable de l’opus de Dutilleux, et cette alchimie des timbres trouve dans les Ebène un relais de premier choix. Les sept sections de l’oeuvre se déclinent comme un continuum chatoyant, rendu ici avec une admirable clarté, sans céder au didactisme. L’auditeur est littéralement enveloppé par ce flux poétique aux confins du silence et de la sensualité, révélé ici dans son évidence expressive. Tout en rendant justice à une page où chaque note est scrupuleusement pensée, le quatuor français évite toute austérité intellectuelle et démontre, sans ambages, qu’elle a toute sa place au cœur du grand répertoire, celui où l’on inscrit, par exemple, Beethoven. Le Septième, l’un des trois dédiés au prince Razumovsky, confirme les qualités idiomatiques des Ebène, gantant l’impulsivité romantique dans un velours sensible à la richesse formelle de l’ouvrage, entre la puissance parfois non dénuée d’ironie des deux premiers mouvements, la lisibilité des inflexions complexes de l’Adagio et l’élan d’un finale chamarré. Les quatre musiciens livrent un condensé de l’art du quatuor à cordes dans ce qu’il a de meilleur : la fusion parfaite des membres en une seule voix polyphonique. L’excellence à Menton n’est pas un vain mot.

Gilles Charlassier

Festival de Menton, concerts des 1 et 2 août 2019

©Christian Merle

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Gilles Charlassier

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