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Le chant choral post COVID19 : « Nous avons déjà aplani bien des montagnes et il n’y a pas de raisons que nous n’arrivions pas à aplanir celles-ci. » (Interview croisée de Lionel Sow et Simon Halsey)

Le chant choral post COVID19 : « Nous avons déjà aplani bien des montagnes et il n’y a pas de raisons que nous n’arrivions pas à aplanir celles-ci. » (Interview croisée de Lionel Sow et Simon Halsey)

27 juin 2020 | PAR Denis Peyrat

Après plusieurs mois de confinement, le monde de la musique classique s’interroge sur la reprise de ses activités concertantes. Dans ce contexte rempli d’incertitudes, la pratique du chant choral avec un nombre important de chanteurs suscite beaucoup d’interrogations. Nous avons interrogé deux grands chefs de choeurs, Simon Halsey et Lionel Sow sur les perspectives de reprise post COVID19 en Europe.

Simon Halsey (CBE) dirige le London Symphony Chorus, et le City of Birmingham Symphony Orchestra Chorus, il est directeur artistique des chœurs Orfeó Català et conseiller artistique du Palau de la Música de Barcelone. Il est également chef d’orchestre lauréat du Rundfunkchor Berlin (qu’il a dirigé de 2001 à 2015) et professeur/directeur des activités chorales à l’Université de Birmingham.

Lionel Sow dirige depuis 2011 le Chœur de l’Orchestre de Paris. Auparavant de 2004 à 2011, il a dirigé régulièrement le Chœur de Radio France pour des concerts a capella ou la préparation de programmes avec orchestre. De 2006 à 2014, il a assuré la direction artistique de la Maîtrise Notre-Dame de Paris. Depuis janvier 2017, il enseigne la direction de chœur au Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Lyon.

Denis Peyrat: Simon Halsey, Lionel Sow, vous êtes tous les deux chefs de grands chœurs amateurs mais préparez aussi fréquemment des ensembles professionnels, comment avez vous vécu la période de confinement? Avez vous réussi à garder un lien régulier avec vos chanteurs?

Simon Halsey: Je fais des répétitions toutes les semaines sur Zoom avec mon chœur, le London Symphony Chorus, aux heures habituelles. Ces répétitions durent une heure et la majorité du chœur y participe, donc environ une centaine de personnes. Ce ne sont pas de répétitions à proprement parler : on papote, on a des interviews, des quizz, je fais un discours. Puis l’administration nous informe sur les actualités, on lève notre verre et parfois on écoute un de nos enregistrements en chantant en même temps, mais avec nos micros éteints. Cela fonctionne bien, car la plupart du chœur continue à se parler régulièrement et cela remonte le moral des troupes. 

Nous avons aussi fait des projets en vidéo avec mes différents chœurs où nous construisons ensemble un morceau avec des enregistrements individuels, et le London Symphony Chorus a même commandé spécifiquement une nouvelle oeuvre qui sera mise en ligne sur Youtube prochainement. Je suis assez fier que nous ayons pu engager un compositeur connu pour nous écrire un morceau pendant le confinement. 

Et en arrière plan, mon comité et moi essayons de convaincre le gouvernement d’unifier l’univers britannique choral qui est très éparpillé. Nous sommes tous amis, mais nous n’avons pas d’organisations comme l’Association Américaine des Chefs de Chœurs, qui a plus de dix milles membres et reçoit beaucoup d’argent.
Comment convaincre un gouvernement qui n’est presque jamais intéressé par la culture ? C’est vraiment compliqué de tous côtés, surtout que l’administration du London Symphony Orchestra est en congés, ils sont en chômage technique, donc nous avons très peu de soutien administratif. 

Cela étant dit, nous avons réussi à garder le chœur heureux. Nous allons prendre des vacances en Juillet et Août et nous reprendrons en Septembre, surement toujours en virtuel mais progressivement on augmentera les groupes jusqu’à repasser aux effectifs normaux vers Noël environ. De Janvier jusqu’à l’été prochain, nous n’aurons que de petites activités. Nous croisons les doigts pour la participation aux BBC Proms de l’été 2021 et pour la saison 2021-2022. Pendant environ dix-huit mois cela va être dur, surtout que nos étudiants vont peut-être quitter Londres et nos chanteurs plus âgés ne souhaiteront peut-être pas prendre les transports en commun deux fois par semaine. Nous avons vraiment besoin d’une renaissance au sein du chœur. 

De plus, puisque nos musiciens, l’Orchestre Symphonique de Londres, sont ici en freelance, s’ils n’ont pas de travail, ils n’ont pas de salaires, contrairement aux orchestres allemands par exemple, qui disposent de millions de subvention de l’état et ont repris, nous avons peur qu’à la fin il ne reste plus grand monde. Les chefs d’orchestre Sir Simon Rattle et Mark Elder ont même écrit une lettre ouverte au Guardian disant qu’à moins d’avoir un soutien financier majeur incessamment, les orchestres anglais ne survivront pas au confinement. Les temps sont durs. 

DP: Vous parliez de vos projets avec le London Symphony Chorus: vous avez mis en place ces répétitions en ligne sur internet dès le début du confinement ou il y avait une période d’inactivité?

SH: Non, nous avons travaillé directement, dès le mois de Mars. Nous nous sommes rassemblés avec tous les chefs de chœurs d’Angleterre, nous sommes douze, et chacun a partagé ses idées. Les chefs les plus jeunes sont plus doués avec internet, les micros, etc. Nous partageons tous nos succès et nos échecs. 

DP: Et comment cela se passe-t-il avec votre chœur en Espagne, l’Orfeó Català?

SH: À Barcelone, en ce moment, ils sont en train de nettoyer le bâtiment à fond, ils ont plus d’argent que n’importe quel chœur au Royaume Uni. Ils font leurs réparations et un nettoyage de printemps et ont rouvert leur café. Ils font des visites à petite échelle du bâtiment, car le chœur possède ce bâtiment très connu, le Palau de la Musica, un édifice Art Nouveau, qui produit une bonne partie de leurs revenus. Avec le confinement, ils avaient perdu la capacité de louer leurs salles à d’autres orchestres, perdu leur audience et leurs visites, car les revenus du tourisme pour eux représentent deux millions par an.

Mais nous reprendrons en Septembre en petit comité, vu que nous avons deux salles de concerts géantes, nous envisageons reprendre les répétitions pour les concerts de fin d’année qui sont diffusés à la télé. C’est notre plan A. Notre plan E c’est que rien du tout n’a lieu et nous sommes obligé de rediffuser le concert de l’an dernier. Nos plans intermédiaires B, C et D sont que seul un de nos chœurs est enregistré via internet sous forme de documentaire. Mais l’Espagne est plus avancée que nous au Royaume Uni, pas loin de la France, je pense.

DP : Et à Paris, Lionel Sow ?

Lionel Sow : Avec le Chœur de l’Orchestre de Paris nous avons eu une expérience assez similaire, bien sûr, même si les étapes n’ont pas été franchies dans le même ordre. Le début du confinement nous a coupé dans notre élan, car c’était une période où nous avions beaucoup de productions qui se profilaient à la Philharmonie. Nous avons eu une première tentative de faire une répétition sur Zoom qui nous a servi principalement à constater qu’il est impossible de faire de la musique par ce biais là. Nous avons maintenu principalement pendant plusieurs semaines le fait de se retrouver deux fois par semaine pour échanger et se donner des nouvelles, et en parallèle aussi de prendre des nouvelles de ceux du chœur qui étaient malades et essayer d’avoir un maximum d’échos de comment allait chacun. 

Evidemment, le confinement durant, il m’a semblé qu’il était temps de retrouver ce qui nous réunit en temps normal, c’est à dire la musique, et de remettre cela au centre de nos rendez-vous hebdomadaires. Donc nous avons mis en place quatre répétitions hebdomadaires de quarante cinq minutes, dans un objectif de travailler sur deux œuvres au cœur de notre répertoire, c’est à dire la 9eme symphonie de Beethoven et la 2ème de Mahler. Pour au fond que ceux des choristes qui les connaissent déjà très bien puissent les revoir, et dans l’optique, quand même, que ce soit notre premier concert de la saison l’année prochaine, croisons les doigts ! Et pour que tous les nouveaux chanteurs du chœur puissent l’apprendre, et qu’on ait tous les chanteurs au même niveau quand on redémarrera. Notre objectif est de chanter ces œuvres par cœur. Nous avons déjà chanté la neuvième par cœur en janvier avec Riccardo Chailly, mais seuls les deux tiers du chœur ont participé à cette production donc c’est bien de profiter de cette période pour ce travail. 

Comme pour Simon, ce ne sont pas des vraies répétitions, c’est plus une manière de donner un peu un guide de travail dans ces œuvres, donner quelques indications, quelques astuces. Je peux signaler des endroits un petit peu dangereux, régler un certain nombre de traditions d’interprétations qu’on peut avoir dans ces œuvres. Nous continuons actuellement ce travail là, et nous le continuerons jusqu’à l’été. Parallèlement, il y a toujours ce lien qui se fait par le biais du message mail hebdomadaire du chœur, qui sert à la fois à donner des nouvelles sur le futur et planifier ces répétitions hebdomadaires. 

Ensuite, en ce qui concerne le travail sur des enregistrements, nous avons fait une première vidéo assez tôt dans le confinement qui était intéressante sur An die Musik de Schubert. Tout d’abord parce que le poème doit nous donner de l’espoir, ensuite elle permettait de regrouper toutes les forces musicales de l’Orchestre de Paris, l’orchestre, le chœur d’adultes mais aussi les chœurs de jeunes, les chœurs d’enfants, d’avoir ce visage plein d’espérance de tous ces artistes. Et puis là, nous nous lançons dans deux nouveaux projets vidéo, un avec les enfants sur une pièce assez de circonstance qui s’intitule ‘We Want To Sing Together’ et puis cet extrait a capella du Requiem de Verdi avec le chœur d’adultes, que nous réaliserons avec les membres du Chœur Symphonique de la BBC. Ce sera pour nous aussi une occasion de donner un autre message, c’est à dire à la fois un hommage aux victimes mais aussi un message d’espoir et de coopération européenne. 

Ensuite, évidemment avec la dimension d’essayer de se projeter dans l’avenir, nous menons un gros travail avec la Philharmonie de Paris. Une des différences entre nos deux ensembles est que le Chœur de l’Orchestre de Paris est un sous département du grand département qu’est l’Orchestre de Paris au sein de la Philharmonie. Donc il est vrai que les décisions que l’on doit prendre pour le chœur, on doit les prendre dans le sillage des décisions qui sont prises par la Philharmonie. Donc nous avons beaucoup d’échanges, beaucoup de réflexions sur quelles seront les pratiques dans l’avenir proche. Beaucoup d’échanges aussi sont pris avec d’autres chœurs français, le Chœur de Radio France, avec des ensembles vocaux, avec beaucoup de chefs pour savoir ce que chacun envisageait. 

Nous attendons avec impatience les résultats d’une étude du syndicat Les Forces Musicales pour avoir une référence sur laquelle se reposer pour justifier les options que nous aurons à prendre pour la reprise. Nous envisageons une reprise en Septembre des répétitions du chœur, sur un mode très organisé puisque du coup nous aurons cinq répétitions par semaine afin que tout le chœur puisse répéter chaque semaine en petits groupes. Nous travaillerons donc le grand répertoire symphonique en version ensemble de chambre, soit une trentaine de chanteurs. J’espère que cela sera possible. J’y vois une opportunité en fait, être obligé de réorganiser notre travail, je pense qu’au fond ce sera intéressant d’avoir ces deux mois pour travailler avec le chœur en petit effectif de manière généralisée. Je pense que c’est une bonne manière de redémarrer, en étant plus proches des chanteurs et en faisant un travail de fond.

DP: Plus proche au figuré, bien sûr. (Rires)

LS: Plus proche humainement, mais à distance des chanteurs. Et dans le travail, je trouve que c’est vraiment intéressant, je suis très impatient de mettre mon nez dans la Messe Glagolitique de Janacek avec des petits groupes de chanteurs. Nous allons pouvoir faire un travail plus détaillé, faire un état de lieux avec tout le monde, voir où en est le chœur, je trouve ça intéressant, en tous cas excitant comme perspective. 

Par ailleurs, les annulations successives de concerts sont une mesure de prudence mais on ne peut pas dire que ça nous rassure beaucoup sur l’avenir quand même, c’est assez inquiétant. La question des distanciations au sein d’un chœur est une vraie question qui sera toujours d’actualité, à mon avis, pendant de nombreux mois. Donc nous allons essayer de faire des essais de nouvelles dispositions dans la salle, pour trouver des configurations plus aérées entre les chanteurs. Nous ferons justement ces essais dans ces deux premiers mois, pour essayer de voir comment faire une reprise raisonnable avec des risques modérés et assumés. 

Ce travail sur les distances d’un chœur, surement car j’ai l’esprit tortueux, je trouve que ça aura un intérêt aussi, car la disposition d’un chœur dans une salle de concert est rarement remise en question. Elle est derrière l’orchestre et le plus tassé possible, car il n’y a jamais de place. Aussi je suis assez intéressé de savoir quelle conclusion on tirera de cette nécessité d’imaginer une manière de faire différente pour quelques mois et peut être plus longtemps. 

Mon inquiétude principale est que nous avons actuellement des nouvelles des deux tiers des membres du chœur, soit environ cent, cent dix chanteurs. Ce qui laisse une bonne soixantaine de chanteurs dont on a pas de nouvelles, ni par mail, ni par téléphone, ni à nos rendez-vous hebdomadaires. C’est une inquiétude à titre personnel déjà, pour eux mais aussi une inquiétude au titre du chœur : quel sera l’effectif du chœur au moment du redémarrage ? Est-ce que la situation aura évolué? Y aura-t-il une envie de reprendre, ça je n’en doute pas, mais la possibilité? Il reste plein de questions pour l’avenir.

DP: Donc vous imaginez que certains membres du Chœur de l’Orchestre de Paris de cette saison pourraient, pour des circonstances diverses, professionnelles, personnelles ou autre, ne plus être dans l’effectif la saison prochaine, ce qui pourrait poser des soucis d’effectifs et même d’équilibre selon les pupitres?

LS: Malheureusement, nous ne pouvons pas imaginer que notre chœur soit complètement indemne des conséquences sociales terribles que va avoir cette crise, donc forcément il y aura une évolution de la situation de certains dans le chœur. Il y a aussi des chanteurs qui peut être ne prendront pas le risque de poursuivre ce type d’activité dans un premier temps. Soit parce que, pour des raisons de santé ils présenteraient plus de risques que d’autres, ou parce qu’ils ont des personnes âgées chez eux, ou que-sais-je une autre raison. Je pense qu’il y a pleins de raisons différentes et des situations personnelles aussi, qui auront évolué pendant ces six mois.

DP: Simon, vous avez des craintes aussi par rapport notamment au London Symphony Chorus, sur la possibilité que votre effectif évolue et que certains chanteurs ne soient plus en capacité de continuer l’aventure ?

SH: Et bien, nous ne savons pas, évidemment, mais je suspecte que tous les membres de nos chœurs amateurs aiment tant chanter, qu’à la première opportunité ils le feront, peu importent les risques. Pour vous donner une idée, mon père a quatre-vingts-onze ans et je suis sûr que, s’il avait une répétition à laquelle il puisse assiste, il irait en transports en commun, parce qu’il juge plus important d’aller à une répétition du chœur que n’importe quoi d’autre, quitte à risquer sa vie. Donc je pense que mes chanteurs vont revenir. 

Une chose intéressante c’est ce que les chœurs écossais ont fait; il y en a trois, l’ Edinburgh Festival Chorus, le Royal Scottish National Orchestra Chorus et le Scottish Chamber Orchestra Chorus. Tous les trois ont décidé de simplement geler leurs activités en Mars et dégeler quand ils reprendront. Ils ont tout simplement arrêté d’exister, et dans un an, voir deux, ils reprendront là où ils se sont arrêté. Tous les autres chœurs du Royaume Uni sont plutôt désespérés, et nous tenons nos rendez-vous hebdomadaires pour garder tout le monde occupé. Je suspecte qu’on a environ vingt pour cent d’étudiants, surtout à Londres et Birmingham, pour le City of Birmingham Symphony Chorus et ces étudiants vont soit être diplômés, soit prendre une année sabbatique, donc les plus jeunes risques de ne pas être là, ce qui m’inquiète un peu. 

A Londres, nous avons beaucoup de membres qui ont soixante ans et plus, de très bons chanteurs, mais je ne peux pas dire si oui ou non ils viendront aux répétitions. Je travaillerai avec ceux que j’aurais et on reprendra avec des petites répétitions, sûrement pas de répertoire symphonique, sûrement des bouts de chansons, des hymnes, des motets que tout le monde connaît comme Ave Verum Corpus de Mozart, des pièces de Brahms, Ave maria de Bruckner, de façon à ce que si seulement vingt-cinq personnes viennent on puisse quand même le faire. 

Aujourd’hui, je suis assez déprimé car j’avais bon espoir ce matin (NDLR: le 11 juin) mais le gouvernement a piétiné ces espoirs, si vous me posez la même question dans une semaine je répondrai peut être que ça à l’air de s’améliorer. On chantera, même si c’est debout dans un parc, on chantera. Je ne peux pas dire si ce sera pour un concert mais bientôt surement, on aura un concert digital, enregistré dans une église ou en studio, avec l’audience en live.

Je pense que le CBSC à Birmingham reprendra avant nous, car ils ont leur propre salle de répétition, le Symphony Hall, un peu comme la Philharmonie à Paris, qui a de grands corridors, beaucoup de toilettes, plusieurs entrées. Alors que le Barbican Center à Londres n’a qu’une entrée, pas assez d’espace, pas de loges, le chœur est trop proche de l’orchestre et on n’a pas assez de finances, donc on ne peut ouvrir que quand on vend beaucoup de billets. Je sais que le Bridgewater Hall à Manchester et le Royal Festival Hall sur la South Bank à Londres, où joue le Philharmonia orchestra, n’ouvriront eux qu’en Avril au plus tôt.

DP: Nous avons parlé des formes musicales plus réduites, des motets, des différentes possibilités pour continuer à chanter en effectif réduit. A l’instar de ce qui s’est fait en France avec le Chœur de l’Opéra du Rhin, où l’on a vu des chanteurs très éloignés avec des écrans, etc, nous n’avons pas abordé jusqu’à présent la question de chanter avec un masque ou avec une visière, quelles sont vos considérations sur cette opportunité ?

SH: Je peux répondre en une phrase, je veux bien essayer, j’ai moi même un masque et je peux essayer de diriger avec, mais je ne pense pas que ce soit la solution. Je veux bien essayer une répétition avec masques et les concerts sans, je pense que mes chanteurs aussi sont près à essayer n’importe quoi mais je sais qu’il y aura un problème de moral, et si l’expérience se passe mal, ils hésiteront à revenir la semaine d’après.

Opéra National du Rhin, reprise des choeurs après le confinement. Photo Klara Beck

DP: Vous pensez que c’est possible mais que ça pourrait être démoralisant pour les chanteurs? 

SH: Possiblement, oui.

LS: De mon côté, je pense que cela fait partie des choses qu’on va essayer en Septembre et Octobre, on va essayer notamment de voir quelle est la déperdition acoustique. Ensuite je crois que la possibilité de faire deux heures et demie de répétition avec un masque n’est pas une réalité. Chanter peut être en concert sur des interventions courtes est sans doute possible, c’est à essayer, tout le monde serait prêt à tolérer une perte acoustique, que le son soit moins brillant mais il faut que le confort soit suffisant pour les chanteurs. Si c’est pour avoir des chanteurs qui s’étouffent et finissent par tourner de l’œil en répétition ça n’est pas souhaitable. Je pense qu’il faut être ouverts à toutes les possibilités: nos chœurs ont un besoin, et il y a un aspect volatile. En tant que chanteurs amateurs c’est l’activité qui nous relie, nous avons besoin d’activité quelle qu’elle soit, et je pense que la priorité sera de reprendre cette activité chorale. Même si les formes sont étranges, même si tout le monde est masqué, ça sera quand même la priorité de trouver une manière de reprendre cette activité.

DP: D’accord, et quelle est votre vision, à la fois en France et en Angleterre, de ce que pourraient être les perspectives pour les chœurs professionnels, en excluant peut être le cas particulier des chœurs d’opéras, mais des grands chœurs symphoniques professionnels, ou des ensembles vocaux professionnels de manière globale ?

SH: J’étais expert en chœurs professionnels, et maintenant je n’en dirige plus de manière permanente mais je soutiens du mieux que je puisse le Rundfunkchor Berlin et le Choeur de la West Deutsche Rundfunk à Cologne. Je pense qu’avec les chœurs professionnels, la gestion est primordiale. Par exemple, à Berlin, parce qu’ils sont bons et inventifs, ils chantent en petits groupes, font des projets variés, le Deutsches Symphonie-Orchester fait des concerts sur des bateaux sur les canaux. Demain, Donald Runnicles fera une petite version de Götterdämmerung dans un parking, le Berlin Radio Choir a eu une répétition au Tiergarten.

C’est possible si la direction est suffisamment aventureuse, et car les chanteurs et acteurs sont en contrat à plein temps. Même là, les chanteurs asthmatiques ou les chanteurs avec des problèmes de santé ne sont pas présents, et il me semble que ces chœurs s’attendent à une année en petits groupes, des quatuors et octets et ils ne s’attendent pas à de grands concerts avec orchestre.

La WDR, avec qui j’ai fait des petits projets en digital, ont décidé il me semble que leur prochaine saison n’aura pas de concerts avec chœur symphonique et ils doivent se réinventer. Mais ce sera facile pour eux car ils ont le budget et l’audience, et les gens doivent travailler. Cela va être dur pour la direction et les chefs, ils doivent quand même maintenir le moral des troupes et la motivation, et ça va être compliqué mais je m’attends à venir diriger à Berlin et Cologne l’an prochain, essayer de garder le tout en mouvement, et aider les décisions. 

Il est possible de découvrir de nouvelles formes et finir par avoir des articles dans les journaux pour avoir fait des choses intéressantes. Avec des chœurs amateurs c’est plus dur, on ne peut pas attendre de tout le monde qu’ils viennent, ils n’ont pas de contrat, et la nature même de nos chœurs c’est qu’ils sont énormes. Donc les grandes œuvres chorales symphoniques, les symphonies de Mahler, les opéras de Wagner et tout ce répertoire, ça va être les dernières choses auxquelles on reviendra.
Les King’s Singers peuvent recommencer à répéter mais le Chœur de l’Orchestre de Paris ne peut pas encore se réunir en plein effectif. La raison pour laquelle je vais prendre des petites vacances prochainement, c’est justement pour réfléchir à ce qu’on va faire, si on doit s’arrêter, les nouveaux formats pour que le chœur ne s’essouffle pas. Il est possible qu’il serait préférable qu’on fasse une pause et qu’on ne revienne qu’avec un projet spécifique à petite échelle, où les chanteurs savent ce qu’ils font, plutôt que de se parler toutes les semaines sans savoir pourquoi. Mais je ne sais pas encore.

Lionel Sow : Je pense que la situation pour les chœurs professionnels dans son essence c’est la même chose, c’est à dire que les chanteurs professionnels dans des chœurs de chambre ou ensemble vocaux peuvent plus facilement envisager les choses en petit format. Les chœurs permanents peuvent imaginer, parce qu’ils ont une plus grande disponibilité des chanteurs, peut être de manière plus flexible de nouveaux projets. Je ne veux pas parler à la place de mes confrères parce que, pour ce qui est des chœurs symphoniques professionnels il n’y en a qu’un, le Chœur de Radio France : j’ai de leurs nouvelles mais ce serait indélicat de parler à leur place. Concernant les oeuvre avec orchestres, ils sont évidemment dans les mêmes craintes que nous, ensuite ils apporteront probablement des réponses différentes. 

Je sais en revanche que concernant tous les ensembles intermittents, qui forment une proportion importante du milieu choral français, chaque ensemble se bat et est très imaginatif:  certains vont faire des concerts avec des masques, certains vont faire des concerts avec des plus petits effectifs en respectant les distanciations. 

Je pense que, heureusement, à l’heure actuelle les intermittents sont soutenus par quelques mesures, mais c’est évident que vu le ralentissement de l’activité il va falloir que ces mesures soient durables. La situation des chanteurs pourrait devenir assez tragique si le gouvernement ne décidait pas de prendre des mesures pour eux. Je sais qu’à l’heure actuelle, dans un grand nombre d’endroits, les contrats ont été honorés, les chanteurs ont été payés malgré les annulations et ça je trouve ça formidable, mais maintenant l’inquiétude c’est pour la durabilité. 

Par ailleurs tous ces ensembles ont une très forte saison l’été, du fait de tous les festivals, et en France, les festivals forment une activité culturelle très importante. Donc il ne faut pas se cacher que pour les chanteurs c’est un grand désert qui s’ouvre là cet été, pour les ensembles c’est aussi des recettes qui n’arrivent pas forcément, même si certains essaient d’honorer les contrats engagés. Et puis à l’avenir, il risque d’y avoir quand même un enchaînement dangereux, tous les festivals n’auront pas forcément les moyens de rebondir sur la saison prochaine. Il y a plusieurs formats d’ensembles, certains ensembles qui sont vraiment sur le devant de la scène, arriveront probablement à passer au travers de cette crise, et puis des ensembles plus confidentiels, en termes de renommée, pas de qualité 

DP: Ou de répertoire ?

LS: Oui, exactement, des ensembles de musique médiévale, ou qui font des choses dans des petits formats, il va falloir que les chanteurs réussissent à vivre pendant cette période et je pense que ça c’est quand même une grosse inquiétude parce que ce mouvement du chant choral, qui évolue beaucoup en France depuis ces trente dernières années, est beaucoup passé par ces chanteurs intermittents qui ont inventé pour la France des nouvelles formes. Il ne faudrait pas que ce mouvement là soit cassé dans son élan, et que ces ensembles, dont certains sont jeunes d’ailleurs, aient une difficulté soit structurelle pour les ensembles, soit au niveau des membres de ces chœurs.

DP: Et donc en conclusion quelle note d’espoir pouvez vous donner aux chanteurs qui vont nous lire?

SH: C’est très important qu’on collabore entre nous plus que jamais, et j’espère que ces collaborations continueront après la crise, ce qui n’est pas inquiétant pour nous car nous collaborons déjà beaucoup. Mais j’espère qu’en comparaison avec nos vies entières l’interruption de l’activité, peut importe sa durée, nous semblera courte et insignifiante dans le futur, même si pour l’instant ce n’est pas le cas. Mais si les chanteurs restent à nos côtés, un jour nous rechanterons tous ensemble, et j’espère que Lionel et moi aurons un chœur qui se rappelle qu’ils sont là parce qu’ils aiment chanter plus que tout.

LS: Pour conclure j’aimerais juste relever ce que disait Simon, à savoir que nos chanteurs dans ce type de chœur sont des chanteurs qui donneraient tout pour venir chanter

D: Comme le père de Simon?

LS: Exactement, d’ailleurs je pense que mon propre père est dans la même situation. (Rires) Mais je pense que c’est cela qu’il faut retenir : nous avons tous dans nos chœurs des hauts et des bas, des difficultés à traverser. C’est cela qu’il ne faut pas perdre de vue : ce cap là, et cette énergie là qu’il ne faut pas perdre. Nous avons déjà aplani bien des montagnes et il n’y a pas de raisons que nous n’arrivions pas à aplanir celles-ci.

 

Traduction : Elise Peyrat

Crédits photo :

Choeurs de l’Opera du Rhin : © Klara Beck
Simon Halsey : © Matthias Heyde
Lionel Sow : © Jean-Baptiste Millot

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Denis Peyrat
Ingénieur exerçant dans le domaine de l'énergie, Denis est passionné d'opéra et fréquente les salles de concert depuis le collège. Dès l'âge de 11 ans il pratique également le chant dans diverses formations chorales, en autodidacte mais avec une expérience qui lui permet à présent de faire partie d'un grand chœur symphonique parisien. Il écrit sur l'opéra et la musique classique principalement.

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