Classique

[Retour sur La Folle Journée de Nantes] Récital et duos à couper le souffles

[Retour sur La Folle Journée de Nantes] Récital et duos à couper le souffles

16 février 2019 | PAR Victoria Okada

L’une des plaisirs de La Folle Journée, c’est de pouvoir écouter des meilleurs interprètes de leur génération. Sur papier, leurs noms associés à des programmes originaux s’annoncent déjà excitants. Et ils ne trahissent aucunement l’attente des auditeurs. Trois, parmi quelque trois cents concerts sur cinq jours, ont offert ces moments privilégiés, pour lesquels on pouvait dire : « J’y étais ! »

Piano et ondes Martenot par Jonas Vitaud et Marie-Ange Nguci

Le samedi 2 février à 22 heures. A cette heure tardive, la salle Captain Cook de 300 places n’est pas pleine. Sur le mur devant, on voit projetées quelques images géométriques un peu à la manière de peintures urbaines aux bombes de laque. Sur l’estrade, sont installés un piano de concert à gauche, et à droite, un ondes Martenot. Inventé en 1928 par Maurice Martenot, il s’agit de l’un des plus anciens des instruments électroniques dans l’histoire. Il se compose d’un clavier doté d’un ruban parallèle et d’un tiroir de timbres, et des haut-parleurs. Différentes combinaisons de ces éléments permettent de modifier des sonorités, de la hauteur, du volume et du caractère du son. Marie-Ange Nguci, l’une des jeunes pianistes les plus prometteurs, se lance ce soir en tant qu’« ondiste » (c’est ainsi qu’on appelle les joueurs des ondes Martenot), un défi qui se solde par un grand succès. Elle interprète en solo La Conquête de l’Antarctique de Tristan Murail (né en 1947) et « Vagaprya » extrait de la Suite Karnatique de Jacques Charpentier (1933-2017).
On connaît Jonas Vitaud plutôt dans les répertoires romantiques et modernes, mais il dévoile ce soir son excellence dans la musique du XXe siècle tardif. Ensemble, ils jouent Tigres de Verre et Miroirs étendus de Tristan Murail et Chant de Linos d’André Jolivet (1905-1974). À travers ses touches percussives, le pianiste exprime à fond l’élan dynamique de la partition, en entrant presque dans le domaine de la violence, comme s’il déchargeait une énergie latente bouillonnante. Les sons électroniques « cosmiques » des ondes Martenot, qui ressemblent parfois à la scie musicale, et ses glissandos caractéristiques, viennent contrebalancer la dureté du piano moderne dans ces compositions mystérieuses qui explore au maximum différentes possibilités sonores, en dehors des notes « composées ». Des créations vidéos sur le thème de chaque pièces (antarctique, tigres, effets miroirs…) accompagnent la musique, en conèfrant le caractère fantastique au concert.

Pablo Ferrandez et Luis Fernando Pérez, duo espagnol violoncelle-piano au sommet

On connaît Luis Fernando Pérez, habitué de La Folle Journée et d’autres grands festivals de piano dans le monde, alors que le nom de Pablo Ferrandez est beaucoup moins familier en France, étant donné qu’il s’y produit peu. Mais certains mélomanes se souviennent de son magnifique récital à l’Auditorium du Louvre il y a quelques années où il a véritablement impressionné l’auditoire. Le dimanche 3 février à 18 heures, à la salle Magellan, l’exaltation est de plus en plus palpable au fil des pièces — extraits des Sept chansons populaires espagnoles de Manuel de Falla et la Sonate en sol mineur op. 19 de Sergueï Rachmaninov — que les deux musiceins jouent en véritable symbiose ; quelque chose d’organique se crée entre eux… autant dire une magie ! Les deux excellents interprètes espagnols dans les Chansons populaires espagnoles, c’est tout ce qu’on attend de ce recueil.
Ardent comme le soleil méridional, mélancolique comme l’amour échoué, tout aussi nostalgique qu’exubérant, la partition est riche de sentiments ; Pablo Ferrandez et Luis Fernando Pérez les extériorisent avec passion et tristesse, avec gaîté et chagrin. C’est un cliché de dire ainsi, mais quand leur interprétation suscite irrésistiblement ces ressentiments, comment peut-on exprimer autrement ?
Ensuite, ils propose la Sonate de Rachmaninov tour à tour inquiète, alerte, douce, intense, tes des miniatures de la vie. Si la richesse de la sonorité du violoncelle se conjugue avec l’aspect vocale des lignes mélodiques, notamment le très bel « Andante », la virtuosité, tant pour les cordes que le piano, est là pour renforcer encore davantage l’émotion, en créant la densité spatiale et temporelle (« Allegro scherzando » et « Allegro mosso »). Les deux musiciens captivent ainsi toute la salle qui n’hésite pas à les saluer avec une ovation debout, tant l’expérience était vive.

Voyage sur l’eau par Kotaro Fukuma

A chaque récital, le pianiste japonais Kotaro Fukuma gagne de nouveaux admirateurs, par l’intelligence de ses programmes et par son interprétation toujours soignée. Le 1er février, ceux qui ont assisté au dernier concert au CIC Ouest ont pu le constater avec certitude. Les Six chants du Rhin de Georges Bizet sont des pièces que l’on connaît mal, probablement à cause de leur caractère « salonnard ». Mais Kotaro Fukuma convainc l’auditoire comme s’il disait : « Ecoutez, ces petites pièces sont pleines de charme, elles méritent plus d’attention ! » Ces musiques que l’on considère habituellement comme faciles, donc sans tellement de valeur artistique, deviennent sous ses doigts des perles précieuses qui brillent toutes les couleurs. A la Barcarolle de Chopin succède une autre « pièce de salon », En el Mar, extrait de Souvenirs de voyage op. 71, d’Albéniz. Les notes en double croches, les trilles, et les accords au six temps expriment la mer et ses vagues, que Kotaro Fukuma rend avec grâce. Il est dommage que la salle, qui est loin de proposer l’acoustique idéal pour le piano, ne transmet pas la délicatesse ni de la partition ni de l’interprétation… Le clou du récital, à la fin du programme, est la transcription par le pianiste lui-même de La Moldau de Smetana. Les sonorités de tous les instruments de l’orchestre sont ingénieusement évoqués, ainsi que l’épaisseur symphonique. On visionne alors la peinture sonore aux mille couleurs imaginée par Smetana dans ce parcours fluvial, avec la sensation même du vent et de l’écume ! Il va de soi que l’auditoire est entièrement conquis ; sur leur visage transparaît leur pleine satisfaction. Voilà un concert pour terminer bien une longue journée !

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Victoria Okada

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