Classique
La folle journée de Nantes et la démocratisation de la musique classique

La folle journée de Nantes et la démocratisation de la musique classique

04 février 2014 | PAR La Rédaction

Cette année, La Folle Journée de Nantes portait le titre Des canyons aux étoiles, en référence à la pièce de Messiaen, et proposait un vaste programme à la gloire de la musique du Nouveau Monde.

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La Folle journée c’est d’abord un concept, avant d’être un festival de musique. Et on peut y voir un succès marketing époustouflant. René Martin a su concevoir un gigantesque événement dont la musique est le prétexte.

Au commencement était le public. La folle journée s’enorgueillit de démocratiser le concert classique. Etude après étude, nous apprenons que le concert classique est la pratique culturelle la plus discriminante : en termes d’âge, d’origine sociale, de niveau de vie et d’implantation géographique.

Ainsi, la dernière enquête concernant « les pratiques culturelles des Français de 15 ans et plus à l’ère du numérique – 2008 », réalisée par le Ministère de la Culture  (et disponible sur le site du ministère) indique que seulement 7% des personnes de 15 ans et plus ont assisté à un concert classique au cours de l’année. 7%, c’est peu, mais lorsqu’on lit que sur cent cadres, 25% se sont rendus à un concert classique contre seulement 4% pour les autres catégories sociales, on est encore plus navré. Ajoutons enfin qu’au fossé social correspond un fossé géographique : 28% des Parisiens intra-muros ont assisté à un concert classique en 2008 contre 5% pour les habitants d’une commune de moins de 100 000 habitants (cette dernière remarque fait écho à la modification sociologique de Paris à l’œuvre depuis des années, où le Parisien lui-même tend à devenir un concept).

Fort de ce constat, il serait nécessaire et possible de réagir. Que la politique soit menée au nom du bien et de l’intérêt général n’en garantit pas la justesse. Et sur bien des points, la Folle journée est une réponse inadaptée aux problèmes énoncés, malgré l’excellence de la plupart des interprètes.

La Folle journée part du postulat que si la musique classique n’attire pas le peuple, c’est que ses acteurs s’y prennent mal mais on ne voit pas en quoi le public nantais est plus à même de se rendre à la Cité des Congrès qu’à l’Opéra de sa ville. D’autant plus qu’une musique entendue dans une salle de concert est mieux servie – et osons le mot : plus belle – que dans un préfabriqué. Quant aux raisons qui font que certains auraient un capital culturel, pour parler à la Bourdieu, plus faible que d’autres, elles sont si complexes qu’un festival ne saurait prétendre les trouver, et encore moins les corriger.

La Folle journée prétend démocratiser la musique classique mais l’on ne peut s’empêcher de penser que, sous couvert d’une opération humaniste et civique au service de la musique, elle semble creuser le fossé qu’elle prétend combler. Car la Folle journée, c’est d’abord entasser des spectateurs dans des salles sans âme  et à l’acoustique improbable, sises dans un Palais des congrès des années 1990, derrière une gare et à l’écart du centre. La Folle journée, c’est ensuite une succession de concerts à la chaîne, comme si la quantité augmentait l’appétit potentiel. On sort d’un concert pour enchaîner sur un autre.

Finalement, est-il vraiment nécessaire de démocratiser la musique classique ? Peut-on encore soutenir que la démocratisation est vaine tant on ne fait pas le bonheur des gens malgré eux ? Peut-on encore dire que le concert classique est aussi une cérémonie à la portée de tous, dont les codes ne sont en rien hermétiques et qu’ils ont leur beauté ? Pourquoi faudrait-il abaisser le concert plutôt que de dire aux gens que l’Opéra ou Pleyel, c’est aussi pour eux ? La Folle journée a vingt ans, et la démocratisation de la musique classique n’a pas fait un pas en avant depuis 1995, mais trois en arrière.

Reste que la Folle journée est un succès populaire, et on ne peut que s’en réjouir. Mais à force de nous flageller, le public éloigné du classique a fini par croire qu’il n’y avait pas droit. C’est là l’absurdité.

Par Mathieu Orsi

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