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Julien Segol : Il faudrait revoir nos métiers d’artistes avec le prisme du développement durable

Julien Segol : Il faudrait revoir nos métiers d’artistes avec le prisme du développement durable

13 avril 2020 | PAR Paul Fourier

Baryton-basse français, Julien Segol habite à Berlin depuis 7 ans. Il chante en Allemagne, en France et en Angleterre et principalement, dans des théâtres alternatifs. Cette saison, ses engagements sont berlinois. Le seul projet actuellement en lice – avec le Berlin Opera Lab (un collectif de musique contemporaine) – est consacré au Stimmung de Karlheinz Stockhausen, monté et chorégraphié par Margaux Marielle-Tréhoüart – qui vient du ballet de Sasha Waltz. Ce projet était normalement prévu pour être présenté au mois de juin puis ensuite dans les festivals. De la capitale allemande, Julien nous parle des aides aux artistes, de la façon dont certains se sont organisés autour du hashtag #artisunderquarantine, du développement durable appliqué aux métiers du spectacle… et répond à nos questions quizz.

Bonjour Julien, où êtes-vous actuellement ?

Je suis à Berlin, où nous sommes dans une situation un peu plus souple ici, en Allemagne qu’en France. Nous pouvons sortir comme nous le voulons ; nous n’avons ni limitation de temps, ni distance imposées. C’est très appréciable car Berlin est une ville très aérée, très verte, où l’on peut profiter des parcs – en étant pas plus que deux personnes et en respectant des distances nécessaires. C’est clairement plus confortable que ce que vous vivez à Paris. Il y a aussi une autre différence dans la tonalité du discours politique qui est moins moralisatrice et plus responsabilisante. La technique allemande est d’appeler les gens sans les contraindre.

Comment s’annonce la situation des artistes à Berlin ?

Comme vous le savez, il n’y a pas ici de statut d’intermittent. Ceci étant, cela s’est clarifié une semaine environ après le confinement. Le Parlement du Land de Berlin a rapidement annoncé une aide aux entreprises quels que soient leur statut, donc y compris pour les artistes indépendants. La mesure a été mise en place « à l’allemande », si je puis dire, c’est à dire très efficacement. Il faut faire une demande en ligne auprès du Parlement et un fonds d’investissement avenant offre un crédit pouvant aller jusqu’à 5000 euros sur foi d’engagements à venir et annulés. Cette somme couvre une période de trois mois et l’on peut prétendre à des compléments (si l’on a, par exemple, des salariés). Cela pourrait être reconductible si la situation des théâtres restait la même, fermés jusqu’à l’automne par exemple.

Ce sont à la fois des dispositifs réactifs mais néanmoins différents de ce qui pourrait exister en France.

À ce propos, je souhaite faire une remarque relative à mon expérience d’expatrié. Je me rends compte à quel point, dans cette période difficile pour nous tous, le statut dont on peut bénéficier en France est une chance extraordinaire pour la création. Il permet d’entretenir un « vivier », et cela malgré les défauts du système, ses problèmes, ses remises en question régulières. Une fois que l’on quitte la France, on réalise que nous, artistes à l’étranger, nous n’avons pas de filets de sécurité lorsqu’une crise comme celle-ci nous frappe. Même si, pour le moment, nous avons ici le soutien ponctuel du gouvernement allemand, cela pose la question sur le temps long, important de la création, de la capacité de ce milieu à survivre et à se remettre d’une telle crise, quand il n’y a pas une structure comme l’intermittence. Je suis inquiet pour nous et pour le milieu en général dans un pays où il n’y a pas de filet de sauvetage qui donne une visibilité sur la durée. Je me demande à quoi tout cela va ressembler dans 6 mois, dans 18 mois. Je pense que ça peut faire beaucoup plus de dégâts qu’en France. Il y a la question de la crise, mais aussi la question de la sortie de cette crise qui risque de nous rendre beaucoup plus vulnérables à l’étranger qu’en France.

En attendant, vous ne restez pas inactif ! Puisque vous avez participé à une initiative avec d’autres artistes confinés…

Kunal Lahiry, le pianiste avec lequel je travaille, en américain très entreprenant, a vite pensé à organiser quelque chose permettant à la fois de continuer à pratiquer notre art et à maintenir un sentiment de communauté ; il a lancé ce hashtag #artistsunderquarantine. Si cette initiative s’est d’abord appuyée sur un réseau d’amis et de collaborateurs, elle a ensuite attiré d’autres arts, notamment les arts visuels, et s’est également élargie au-delà du cercle classique. L’idée était de se filmer chez soi en train de faire de la musique. Mais rapidement, nous avons eu envie de collaborer par-delà les frontières. En faisant par exemple – nous ne sommes d’ailleurs pas les seuls à faire ça – quelques vidéos en écrans partagés. La première vidéo a été dédiée à un air de Simon Boccanegra de Verdi, avec Kunal au piano et moi au chant. Il a également réalisé des choses avec d’autres chanteurs, notamment avec une chanteuse islandaise avec laquelle il travaille beaucoup. Ils ont donné un concert entier à la maison, concert qui a été filmé par un ingénieur son et image et a été ensuite revendu en ligne.
De mon côté, je travaille, cette semaine, sur Elégie de Massenet avec un violoncelliste et un pianiste de Londres. D’autres lieder vont suivre et les publications entraînent d’autres propositions de collaborations.
Par ailleurs, j’aime beaucoup travailler avec un quatuor à cordes, comme j’en ai eu l’occasion avec des musiciens de l’orchestre de Paris lors du festival du « 8 de Montcabrier », et je songe pour la suite à remonter un lied venant d’un programme que nous avions fait en concert. Nous avions fait transcrire des lieder de Schubert pour quatuor et voix. Cela étant, plus on multiplie les partenaires, plus la mise en place sur Internet est délicate. Jouer à deux, ça n’est déjà pas évident en écran partagé ; un trio c’est encore plus difficile alors je me demande à quoi nous allons nous exposer avec une voix et un quatuor !

À vous écouter, on a le sentiment que la situation actuelle fait naître une créativité particulière… Des artistes en profitent pour, sinon abolir, au moins pousser les frontières.

Absolument ! C’est l’occasion de sortir un peu du carcan classique ! Ce qui compte, en ce moment, c’est de se faire plaisir. Il n’y a plus trop de question de la destination de ce qu’on fait, de tel public, de telle audience ou même de la rentabilité. C’est d’abord l’expression d’un désir à fleur de peau, désir d’autant plus bridé qu’il peut prendre n’importe quelle forme ! Je connais des collègues qui se sont remis au jazz ou à la chanson française.

Et cela permet à tout le monde de tenir durant cette singulière période.

Absolument ! Il y a aussi autre chose que nous faisons « on line », c’est d’utiliser le direct, notamment sur Instagram. Par exemple, Kunal devait faire une intervention sur l’Instagram du Festival de Barcelone. Nous en avons profité pour faire des petits solos, chanter des lieder et discuter des questions présentes ; cela portait sur comment se préparer pour un concert ou comment entretenir son corps lorsque l’on est confiné.
Nous en profitons vraiment pour découvrir les ressources dont on dispose et auxquelles on ne pensait pas forcément. Maintenant que ce sont les seules ressources possibles, nous les exploitons de manière différente.

Ou comment transformer un exercice imposé et obligé en un exercice de plaisir et de créativité…

Il y a beaucoup de débats sur l’après. Avez-vous un souhait sur cet après ?

Il y a des questions auxquelles je suis très sensible ; je suis impliqué, depuis quelques années, sur la question de l’écologie, du développement durable, des problèmes climatiques. Dans mon activité, ce qui me frustre le plus, c’est cette mondialisation qui est évidemment, d’un certain côté, une grande chance mais qui, de l’autre, me donne mauvaise conscience : le fait de prendre le train ou l’avion en permanence pour aller auditionner, pour faire un spectacle deux jours et revenir, est dramatique en termes d’impact sur l’environnement, sur la qualité de nos vies. Et si je pouvais voir quelque chose changer, ce serait à propos de cette mobilité. On ne va évidemment pas assigner tout le monde à résidence (rires) mais il serait bien de repenser les choses sur une échelle de temps différente, avec une mobilité un peu plus ajustée qui nous permette d’être plus local, plus national. Il en est de même avec les productions d’opéra qui sont très lourdes ; j’aimerais que cette industrie se remette en question pour être plus durable, avoir moins d’empreinte polluante, pour ne pas avoir, par exemple, à stocker les décors d’opéras sur des décennies dans des entrepôts où ils moisissent et pourrissent et où ça prend une place monstrueuse. Je sais que l’opéra de Metz, avec Paul-Emile Fourny s’est lancé dans un projet de production de décors en matériaux recyclables pour Mose in Egitto de Rossini. Il faut regarder ce type d’initiatives !

Si l’on peut adresser un message aux directeurs, cela peut aussi être de faire appel aux artistes qui les environnent plutôt que d’aller les chercher à l’autre bout de l’Europe ?

Oui c’est cela aussi. Et cela renvoie aussi à nos propres responsabilités d’artistes. Est-ce que cela vaut la peine de faire un aller-retour en avion sur deux jours pour aller à telle audition ou à tel concert ? La question contradictoire est d’essayer de tenir les exigences d’un job qui fait bouger et de l’autre la nécessité de réajuster nos comportements, nos façons de travailler.

Si l’on passe à des sujets plus légers, quel est le défaut qui s’est révélé dans les premiers jours du confinement ?

J’étais dans une période où j’essayais de manger moins de sucres ; et du jour où le confinement a été annoncé, cela a été extrêmement difficile de se conformer à la règle. C’est devenu une lutte quotidienne et il a fallu trouver des stratagèmes de compensation ! En bon français, j’aime bien avoir mon croissant, mon pain au chocolat ; heureusement, en Allemagne, on est moins tenté (rires).

La chose la plus stupide que vous ayez faite pendant le confinement ?

Je me suis mis à parler tout seul beaucoup plus fréquemment et je me suis notamment mis à dire ce que je faisais quand je fais la cuisine (rires).

Quelle activité avez-vous redécouverte avec le confinement ?

La lecture ! Cela demande du temps et là, on en a beaucoup !

Enfin, avez-vous une astuce pour tenir chaque jour ?

Je pratiquais cela avant mais c’est désormais devenu une règle : je ne me couche pas le soir avant d’avoir formulé voire écrit ce que je veux faire le lendemain. C’est un rituel qui m’aide à m’endormir.

Merci Julien pour cet entretien. On espère que de tout cela va émerger quelques changements réconfortants. À très bientôt !

L’actualité de Julien Segol peut être consultée sur son site ainsi que sur sa page Instagram. Quant à l’initiative #artistsunderquarantine, elle est aussi à suivre sur Instagram.

Visuel : ©Julien Segol

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