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Julien Gauthier : » Lorsqu’on passe ces fameux Quarantièmes, on se rend très bien compte qu’il se passe quelque chose »

Julien Gauthier : » Lorsqu’on passe ces fameux Quarantièmes, on se rend très bien compte qu’il se passe quelque chose »

03 avril 2018 | PAR Amelie Blaustein Niddam

L’Orchestre Symphonique de Bretagne présentera les 20 et 21 avril Les Quarantièmes Rugissants, deux soirs de concerts, à l’occasion de la Journée de la Terre. Julien Gauthier est compositeur, il jouera sa création, la Symphonie Australe au Couvent des Jacobins à Rennes, crée dans des conditions incroyables. Rencontre.

Les Quarantièmes rugissants font référence à un vocabulaire Marin. Quel est votre rapport à la mer ?

A part une fascination et une attirance très forte, venant certainement des nombreuses lectures de récits d’exploration lorsque j’étais enfant, je n’avais pas de rapport particulier à la mer. Et tout d’un coup, sans être pour le moins du monde un marin, j’ai eu cette chance incroyable de me trouver à naviguer dans un de ces lieux maritimes mythiques, sur le Marion Dufresne, le navire qui ravitaille environ 4 fois par an les îles australes. Lorsqu’on passe ces fameux Quarantièmes, on se rend très bien compte qu’il se passe quelque chose : le climat et les conditions maritimes changent brutalement, en l’espace d’une nuit à peine. Ils portent effectivement bien leur nom ! Avant de partir, j’avais plutôt une appréhension par rapport au mal de mer mais finalement, ça c’est plutôt bien passé. Maintenant j’ai d’autant plus envie d’avoir d’autres occasions de découvrir de tels lieux et de pouvoir réaliser d’autres projets de ce type.

Vous intervenez sur l’une des parties de ce programme, avec une création mondiale, La Symphonie Australe. Parlez moi des fondations de cette création. Je crois que vous avez été en résidence dans un lieu très particulier !

Oui, cette création a été conçue lors d’une résidence artistique un peu atypique : l’Atelier des Ailleurs. J’ai passé 5 mois (dont presque 1 mois de mer) dans un des lieux les plus isolés de la planète, l’archipel des Kerguelen, qui est un des derniers endroits accessibles uniquement par voie maritime, à plusieurs jours de navigation vers le sud depuis l’île de la Réunion. L’archipel, qui est aussi, depuis une dizaine d’années, une réserve naturelle, n’est occupé que par des résidents temporaires pour des missions qui excèdent rarement 1 an. Par rapport aux résidences artistiques plus traditionnelles, où on se trouve en contact avec d’autres artistes, mes compagnons de séjour étaient essentiellement des scientifiques se dédiant à la recherche et des militaires, qui avaient plutôt un rôle de logistique, avec tout ce qu’implique une vie dans une base scientifique isolée comme celle-ci. Difficile de trouver plus passionnant que de rencontrer des gens totalement en dehors de son cercle habituel, qui plus est dans un tel cadre !

Quelle est votre relation à l’isolement ? Est-ce que votre manière de composer a été influencée par cette expérience ?

L’isolement ne m’a jamais particulièrement inquiété. Déjà, lorsqu’on est compositeur, et c’est probablement le cas pour beaucoup d’artistes, on est bien obligé de temps en temps de s’extraire un peu du monde pour faire les choix et prendre les décisions inhérentes à tout acte créatif. Même si là bien entendu, c’était beaucoup plus radical que de simplement s’enfermer chez soi et d’éteindre son téléphone !
Le sentiment d’isolement lors d’un séjour comme celui-ci démarre assez vite : après 2 ou 3 jours de mer, en contemplant l’immensité à perte de vue autour du bateau, on en oublie presque qu’il existe autre chose que la vie à bord. C’est surtout lorsqu’on se retrouve sur l’île, et qu’on sait qu’il n’y aura pas de bateau avant plusieurs mois que l’on prend véritablement conscience qu’on est loin de tout. Mais c’est aussi là que paradoxalement, malgré (ou peut-être à cause de) l’isolement, des liens humains extrêmement forts peuvent se créer. La vie étant organisée de manière très communautaire (repas pris en collectivité, certaines tâches quotidiennes partagées, etc.) on se retrouve finalement rarement complètement seul. Pour la composition proprement dite, j’avais apporté avec moi un clavier numérique, mon ordinateur, du papier à musique et quelques partitions de référence. Comme quelque chose qui paraît aussi naturel aujourd’hui que se connecter sur les plateformes musicales ou de vidéos pour écouter quelque chose était strictement impossible, j’avais aussi dû prévoir de prendre avec moi les musiques que j’étais susceptible de vouloir écouter sur place.
C’est surtout lorsque nous partions dans des missions scientifiques en équipe très réduite (3 personnes), parfois pendant plus d’une semaine et à plusieurs jours de marche de la base elle-même, que le sentiment d’être loin était le plus fort. Notre seul contact était la communication quotidienne par radio avec la base, qui servait surtout à assurer que tout allait bien. L’isolement dans l’isolement en quelque sorte !

Alors, que vont entendre les spectateurs les 20 et 21 avril au Couvent des Jacobins ?

Une des grandes parties de mon travail sur place, en plus d’assister régulièrement les scientifiques dans leurs missions de terrain, a été de collecter des dizaines d’heures d’enregistrements sonores, de la faune bien sûr (manchots, oiseaux et mammifères marins) mais aussi des sons de la vie quotidienne sur place et du vent, qui souffle quasiment en permanence, et qui rendait d’ailleurs souvent très difficile l’enregistrement.
J’ai été tellement bouleversé par ce que j’ai entendu là-bas qu’à mon retour j’ai souhaité d’abord réaliser un album, « Inaudita Symphonia », uniquement à partir des sons enregistrés sur place. On pourrait considérer ce disque comme une sorte de « prélude » à la composition symphonique. Je me suis ensuite posé la question de savoir si je voulais mélanger ces sons avec l’orchestre symphonique, mais j’ai finalement décidé de m’en tenir uniquement aux instruments traditionnels. Je n’ai évidemment pas cherché à imiter les chants de manchots, ni ceux des éléphants de mer ou des autres animaux ! J’ai plutôt cherché, surtout dans 2 des 5 mouvements de la symphonie (qui dure 20 minutes environ), à m’en inspirer directement, notamment en en tirant des rythmes, des textures orchestrales, voire même parfois des bribes de mélodies ou de motifs. Les autres mouvements viennent d’une inspiration moins concrète, plutôt basée sans doute sur le vécu et le ressenti sur place, ainsi que sur la difficulté du retour à la vie normale après une aventure comme celle-ci… Mais j’ai volontairement choisi de ne pas donner de titres à chacun des mouvements, pour ne pas imposer un angle d’écoute aux auditeurs.

Et que vont-ils voir ? Vous allez, je crois, intégrer une part vidéo au spectacle.

Je vais effectivement projeter des vidéos que j’ai pu tourner là-bas. Les paysages et la diversité de la faune sont tellement exceptionnels, qu’on a l’impression de n’avoir qu’à appuyer sur un bouton et d’orienter l’appareil n’importe où pour obtenir des images hors du commun ! La difficulté que j’ai avec l’image est que je trouve qu’elle détourne facilement l’attention du reste. Or si j’avais bien, dès la genèse du projet, l’idée de mélanger l’aspect visuel et sonore, je tenais à faire une oeuvre qui soit musicale avant tout, et qui puisse être par ailleurs écoutée sans le support visuel. J’ai donc commencé par composer entièrement la symphonie avant de sélectionner et monter les images, et choisi de laisser le mouvement central sans vidéo.
Il s’agira surtout de plans fixes assez longs, plutôt contemplatifs et qui ne proposeront pas de narration. L’utilisation de ces images est donc plutôt, pour moi, un moyen de proposer aux spectateurs un endroit ou « poser » les yeux, comme on le fait d’ailleurs déjà naturellement dans un concert, sur l’orchestre, le chef ou tout simplement en regardant autour de soi dans la salle. Rien n’empêchera non plus, comme on peut le faire dans un concert traditionnel, de tout simplement fermer les yeux… Je tiens malgré tout à rassurer ceux qui auraient peur d’être déçus : on verra quand même, à plusieurs reprises, des manchots !

Comment votre symphonie va-t-elle s’intégrer à l’ensemble de la programmation ?

Je pense qu’elle va s’intégrer assez « naturellement » à l’ensemble de la programmation de la soirée, tout simplement grâce à la thématique de celle-ci. L’idée d’un concert très équilibré entre 2 créations et 2 oeuvres issues du répertoire m’a paru très séduisante. J’ai bien entendu beaucoup écouté et me suis imprégné des musiques qui seront jouées le même soir (le concerto pour piano de Jean Cras et les Interludes de la mer de Benjamin Britten) à l’exception bien sûr de la création de Benoît Menut, en hommage à l’océanographe Anita Conti puisque, comme la mienne, elle n’aura encore jamais été entendue!

Visuel : ©Thiphaine Ouisse

Informations pratiques
vendredi 20 avril 2018 à 20h
samedi 21 avril 2018 à 20h
Au Couvent des Jacobins, 1a Rue Saint-Malo, Rennes
13 à 35€
02 99 27 52 75
SITE : http://o-s-b.fr

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. amelie@toutelaculture.com

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