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[Interview] Roberto Alagna, Ma vie est un opéra « A travers tout ces rôles j’ai appris à me connaître, chacun m’a apporté quelque chose. »

[Interview] Roberto Alagna, Ma vie est un opéra « A travers tout ces rôles j’ai appris à me connaître, chacun m’a apporté quelque chose. »

24 novembre 2014 | PAR Marie Charlotte Mallard

Cela faisait dix ans que le ténor n’avait pas pris le chemin des studios pour enregistrer un disque lyrique malgré une présence jamais rompue sur scène et de nombreuses captations. Fort du renouveau que lui a apporté la paternité, l’artiste de 51 ans se livre en musique avec un disque intime et très personnel. Pour nous Roberto Alagna revient sur ce disque et nous éclaire sur ses choix. 

Roberto-Alagna« Ma vie est un opéra » cela revêt de nombreuses définitions, est-ce parce que vous considérez que votre histoire est aussi romantique et tragique qu’à l’opéra, parce que vos amours sont aussi passionnées et contrariées que ceux des héroïnes lyriques ?

Pour tout cela en fait ! Il y a dans ma vie, du romantique et du tragique étant donné que j’ai été confronté à la mort. Concernant mes amours, il est vrai qu’elles sont passionnées car je suis quelqu’un qui m’investit totalement et qui me donne entièrement quand j’aime. Je suis comme Roméo, j’aurais pu mourir par amour, où Orphée pour aller chercher aux enfers ma bien aimée.

Cet album est-il une forme d’autobiographie où  une manière de faire la lumière sur votre personnalité pour venir expliquer qui vous êtes à travers ces grands airs et contredire ce que l’on dit de vous ?

Ce n’est pas tout à fait une autobiographie, cet album est une rétrospective avec des airs qui illustrent des moments forts de ma vie. C’est surtout une façon de se livrer à son public, avec une certaine pudeur, et une certaine classe, c’est il est vrai une manière de dire qui je suis réellement, de faire la lumière sur ma personnalité car j’ai entendu tellement de fables, de rumeurs, de critiques. Je me suis forgé à travers tous ces rôles que j’ai interprétés, j’ai appris à me connaître, à sortir des difficultés d’enfant complexé et timide que je portais. Lorsque l’on interprète un rôle, la manière dont on l’interprète, dont on chante, dépend aussi de l’état dans lequel on est. Pour exemple, je vais reprendre Roméo et à 51 ans je n’interpréterai pas ce personnage de la même manière qu’à 25, 30 ans. Il sera porté par toute l’expérience que j’ai vécue personnellement. La beauté de notre art c’est que c’est le reflet de notre âme, la continuité de notre cœur.  C’est pour cela qu’on est si fragile et si sensible, cet organe nous expose tout le temps et c’est un véritable poumon qui nous permet d’exister, de réfléchir, de trouver une sérénité, de se grandir.

Tout comme l’opéra disque tourne beaucoup autour de l’amour, des amours contrariés, des amours à sens unique, de l’aveuglement, des trahisons, de l’amour et de la mort, ces choix sont-ils une manière d’évoquer vos histoires personnelles ou bien êtes-vous simplement épris du drame amoureux et des passions exacerbées ?

J’évoque ma vie en générale, mes amours, mes enfants. Il y a des amours impossibles comme avec Roberto Devereux, mais il y a aussi A la Luz de la Luna, que j’interprète avec ma compagne et qui est un vrai duo d’amour. Il s’agit en fait d’une adaptation d’un duo chanté par deux hommes qui se consolent ensemble de l’amour d’une femme. Nous en avons fait un vrai duo d’amour pour que la fiction rejoigne la réalité. Quand je chante Le dernier jour d’un condamné, j’évoque l’amour pour mes enfants à qui je fais un testament parce qu’à un moment où j’ai eu des problèmes de santé et je pensais que tout s’arrêterait là. Aujourd’hui avec un deuxième enfant, j’ai l’impression de renaître, de redémarrer une nouvelle aventure, j’ouvre un nouveau chapitre, j’ai une envie de mordre la vie à pleine dent.

Dans Hérodiade vous chantez «  l’infini m’appelle, je ne regrette rien de ma prison d’argile », dans une précédente interview vous disiez qu’après le décès de votre première épouse, vous trouviez refuge sur scène et qu’aujourd’hui avec le bonheur de la paternité vous aviez plus de mal à quitter vos proches pour aller sur scène, cette prison d’argile c’est donc la scène ?  

Il y a tout ça, effectivement. Ma prison d’argile c’est ma voix qui est à la fois ma meilleure amie et en même temps d’une exigence tellement incroyable. Elle a fait tout mon bonheur, parce que sans elle je n’existerais pas, mais en même temps je serais peut-être un homme tranquille, normal. Cette voix empiète tout le temps sur les choses de la vie, car elle demande une attention constante. Elle peut me trahir, elle peut être faible, il faut que je la cajole, que je la soigne. Pour faire cette carrière il faut faire des sacrifices, rater les moments simples de chaque jour, ne pas pouvoir jouer avec ses enfants ou discuter avec sa famille parce qu’il faut toujours faire attention à sa voix car le lendemain on joue, ce sont des sacrifices. Les responsabilités qu’impose la voix sont parfois pesantes. Les gens ne cernent pas toujours cela lorsqu’ils viennent à un spectacle, ils ont des attentes, ils veulent le meilleur, et ne supportent pas la défaillance et c’est normal, ils ont payé leurs billets ils ne veulent pas être déçus. Mais un artiste est fragile, nous avons aussi nos insomnies, nos problèmes familiaux, nos maladies ect… La perfection et sa recherche sont aussi une prison d’argile, car la perfection est utopique.

Vous chantez le 1er air de Adoniram dans la Reine de Saba, c’est le chant de l’artiste mortel qui en appelle à ses ancêtres pour obtenir la force créatrice, est-ce une manière de parler de la fragilité de l’artiste, de ses incertitudes ?

Non c’était surtout une manière de parler de ce disque, et de ses incertitudes car j’ai eu peur de le faire. Retourner en studio pour enregistrer un disque d’opéra alors que je n’en avais pas fait depuis 10 ans était extrêmement angoissant pour moi. Un enregistrement c’est une radiographie, le moindre détail s’entend, c’est également comme une photo c’est un moment figé. Il est vrai que je suis pourtant sur scène constamment et j’ai enregistré des opéras, il y a eu des captations mais il ne s’agissait pas d’un travail en studio. Avec ce chant, c’était un peu une façon de dire  » inspirez moi pour que j’accomplisse ma mission, que le public ne soit pas déçu  et faites que cette œuvre soit digne. »

Dans quoi puisez-vous votre force créatrice ?

Dans l’amour évidemment ! On en revient toujours à l’amour, c’est la base de tout. C’est ce qui me donne la force de continuer, l’amour, la passion. L’amour de mes enfants me donne des ailes pour continuer et aller encore plus loin. L’amour est créateur et c’est un carburant, qu’il s’agisse de l’amour de son pays, de nos proches, du public, de la pièce, du compositeur, de la musique. Et puis, il y a aussi l’amour de soi qui est important. Pendant longtemps je ne me suis pas aimé, aujourd’hui j’accepte aussi ma voix avec ses défauts et ses qualités. C’est l’âge de la maturité la sérénité qui arrive, un nouveau départ.

Dans l’extrait de Sigurd, il y a également un appel aux esprits, le personnage est en proie au doute et à la peur de mourir, encore une fois on a un appel à l’aide, une prière, à qui est-elle destinée ?

Pour moi chanter c’est comme une prière, c’est une façon de communier avec un public et c’est ce que j’ai voulu exprimer avec cet extrait. J’ai aussi voulu rendre hommage au répertoire français avec cette œuvre de Reyer. Le répertoire italien est défendu partout dans le monde, et je trouve que le répertoire français est mal aimé dans sa propre patrie. Ce répertoire n’est presque plus donné nulle part alors qu’il est magnifique et qu’il devrait faire notre fierté. J’essaie de mettre ma notoriété à profit pour mettre ce répertoire en avant. C’est aussi un hommage aux chanteurs qui m’ont inspiré comme Paul Franz et qui ont allumé la flamme intérieure et l’amour de l’opéra.

Quel compositeur français aimeriez-vous jouer ?

Ma curiosité m’emmène toujours vers de nouveaux horizons. Je vais faire Massenet que j’ai déjà chanté  mais surtout je vais aussi défendre un opéra d’Ernest Chausson, le seul opéra du compositeur d’ailleurs, le Roi Arthus où je vais être Lancelot. Ce que j’aime dans l’opéra c’est qu’un rôle vous conduit à un autre. Par exemple dans le Cid je joue Rodrigue qui va combattre les maures, et là dans Othello j’étais un maure. Dans le Roi Arthus je joue Lancelot, je suis le chevalier de la table ronde et récemment dans Francesca da Rimini, j’étais Paolo et avec Francesca nous lisons ensemble l’histoire de Lancelot. Tout se rejoint c’est le tourbillon de ma vie.

Dans ce tourbillon de personnages n’a-t-on pas tendance à se perdre soi-même ?

Non au contraire on se retrouve parce qu’on apprend à se connaître, à réfléchir, ça nous donne aussi l’occasion de se poser des questions envers soit même. Chaque rôle m’a apporté, appris quelque chose, permis de grandir. Surtout, chaque rôle m’a guéri de quelque chose. J’avais beaucoup de complexes et je pensais que je ne plaisais pas et des rôles comme Cyrano où Roméo m’ont aidé. Quand j’ai fait Othello j’ai compris le racisme de non acceptation de l’autre. Quand j’ai fait I Pagliacci j’ai compris ce dilemme de l’artiste. Ils m’ont aussi appris à ne pas juger trop vite. Il y a des comportements que l’on peut trouver vils, mais lorsqu’on se met dans la situation du personnage, on ne sait si on aurait pu faire mieux. Je pense par exemple à Madame Butterfly et à ce jeune soldat en mission qui a une relation avec une femme, qui rentre au pays, se marie puis découvre plus tard qu’il a un enfant et revient pour connaître cet enfant. Cela pourrait arriver encore aujourd’hui à ces jeunes soldats qui partent en Afghanistan.

Vous chantez deux extraits Roberto Devereux à quoi cette œuvre se rattache-t-elle ?

Roberto Devereux c’est l’allusion au jeune Roberto parce que c’est un rôle que j’ai interprété au début de ma carrière. C’est aussi parce que cette nouvelle paternité m’a donné un coup de jeune. Dans cette œuvre, le rôle que j’interprète est belcantiste et je dois trouver une note très aigue, une très grande difficulté à 51 ans. Atteindre, cette note, rejouer ce rôle c’est signifier cette nouvelle jeunesse que je ressens. De plus cet extrait, je l’interprète avec ma compagne soprano colorature qui voit sa voix elle aussi changer avec la maternité. C’était donc une manière de mettre en avant tous ces changements.

Je reviens sur Le dernier jour d’un condamné vous dites « il ne faut pas tuer le père d’un enfant, et quand elle sera grande elle rougira de moi et de son nom, elle sera méprisée à cause de moi » c’est une angoisse que vous exprimez ici ?

Cela s’adresse à mes deux filles aujourd’hui, comme je le disais précédemment je leur adresse une sorte de testament. Il est vrai que j’exprime aussi mes peurs, car quand on est fils/fille de » on est souvent méprisé. J’espère évidemment qu’elles ne rougiront pas de moi, qu’elles ne se diront pas que j’ai préféré ma carrière à elles, qu’elles ne se diront pas que j’étais nul … Cela rejoint encore une fois le doute et le dilemme de l’artiste. C’est pour cela que j’interprète I Pagliacci à la fin de l’album.

Votre voix revêt beaucoup de clarté, des nuances, des couleurs et des accents qu’on ne lui connaissait pas avant, pensez-vous que ce soit le fait de l’avoir exploité autrement via la variété qui vous a permis d’élargir votre palette ?

Exactement. C’est vrai que je me suis permis d’ajouter le swing à une musique formatée. Chanter du Reggiani, du Luis Mariano est différent de l’opéra, on est obligé d’avoir un soin particulier aux mots. Tout ça m’a servi à l’opéra comme ma voix assurée m’avait servi et apporté dans la musique populaire. Tout ce qui fait la particularité de la musique populaire je le mets à l’opéra et inversement. Dans l’air Magische Töne, je n’aurais jamais pu chanter comme ça sans Mariano car avecMexico j’ai dû développer une voix de tête que je n’avais pas.

Pensez-vous qu’aujourd’hui vous ramenez vers l’opéra un nouveau public ?

Ce n’est pas mon but, j’essaie juste de partager avec le plus grand nombre, j’envoie des vibrations, mais je ne veux pas forcer. Pour moi l’opéra est en soit quelque chose de populaire. C’est une question de sensibilité et de maturité aussi. Il y a des enfants qui aiment l’opéra, s’en détachent à l’adolescence et y reviennent plus tard. Il y a des personnes qui y viennent plus tard parce que c’est aussi un cheminement. Si j’amène de nouvelles personnes à s’intéresser à cet art, et à de nouveaux répertoires tant mieux, mais c’est malgré moi.

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Marie Charlotte Mallard
Titulaire d’un Master II de Littérature Française à la Sorbonne (Paris IV), d’un Prix de Perfectionnement de Hautbois et d’une Médaille d’Or de Musique de Chambre au Conservatoire à Rayonnement Régional de Cergy-Pontoise, Marie-Charlotte Mallard s’exerce pendant deux ans au micro d’IDFM Radio avant de rejoindre la rédaction de Toute la Culture en Janvier 2012. Forte de ses compétences littéraires et de son oreille de musicienne elle écrit principalement en musique classique et littérature. Néanmoins, ses goûts musicaux l’amènent également à écrire sur le rock et la variété.

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