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[Interview] Lisa Batiashvili : « Je voulais faire un disque ou on allait partager la musique de Bach »

[Interview] Lisa Batiashvili : « Je voulais faire un disque ou on allait partager la musique de Bach »

27 novembre 2014 | PAR Marie Charlotte Mallard

LE 15 septembre dernier sortait son disque consacré à Bach chez Deutsch Grammophon. Un disque dont nous n’avions pas manqué de faire remarquer la brillance et le légèreté. De passage à Paris le week-dernier à l’occasion des concerts du dimanche matin, production Jeannine Roze au théâtre des Champs-Elysées, elle répond à nos questions et nous explique ses choix.

Lisa bathiashviliCe disque est le vôtre sans être totalement le vôtre, vous et le violon ne sont pas plus mis en avant que cela, est-ce parce que vous souhaitiez avant tout mettre en valeur les œuvres ?

Je voulais faire un disque où on allait partager la musique de Bach plus qu’un disque où on allait mettre le violon au centre de l’attention. Je souhaitais également présenter le violon dans les différents rôles qu’il arbore dans la musique de Bach. C’était une manière de rendre le disque plus vivant. Enfin, il s’agit d’œuvres qui ont un lien personnel avec ma vie. J’ai beaucoup joué le Double Concerto pour violon, hautbois, cordes et continuo en Ut mineur avec mon mari, et la Sonate en la mineur est très importante pour moi car je l’ai jouée étant jeune. Je voulais aussi absolument enregistrer l’aria Erbame dich mein gott, qui est une œuvre très importante pour les émotions humaines encore très actuelles aujourd’hui qu’elle transporte.

La musique de chambre occupe une place importante dans votre carrière, pourquoi la préférez-vous au répertoire concertant, est-ce la collégialité, l’interaction entre musicien, l’intimité qui vous attire ?

La musique de chambre est celle avec laquelle j’ai été élevé puisque mon père jouait dans un quatuor à cordes. J’ai toujours trouvé que le répertoire pour quatuor à cordes était le plus beau chez chacun des compositeurs. Lorsqu’on écoute les quatuors à cordes de Beethoven, Brahms, Bartók, Chostakovitch, ce sont tous des chefs-d’œuvre. C’est une musique qui porte beaucoup et qui parle à chaque musicien. Toutefois, avoir la possibilité de faire des Concerto avec orchestre, comme des sonates et musique de chambre, d’avoir une activité si varié est très intéressant, il faut apprendre à avoir une attitude différente à chaque fois. En effet, on a un rapport différent selon l’ensemble dans lequel on joue, qu’il s’agisse d’un orchestre de musique de chambre, d’un grand orchestre symphonique.

Bach c’est le mélange des genres, c’est la synthèse des influences étrangère -italiennes ou françaises ect…- c’est un peu ce que vous faites sur cet album, on a l’Allemagne, la France et la Géorgie, vouliez-vous également confronter les influences n’est-ce pas que vous faites aussi ici ? 

La musique de Bach est très européenne et en même temps liée à la mentalité allemande, car la construction est très claire. Je pense que chacun peut se trouver dans cette musique sans avoir peur de la culture. François comme Emmanuel sont des musiciens qui se sentent très à l’aise avec la musique baroque comme contemporaine, ils ont aussi été musicien d’orchestre, ce sont donc des gens qui ont de multiples possibilités dans leur jeu, dans leur personnalité musicale. C’est aussi ce que je recherchais, je ne voulais pas travailler avec un ensemble baroque spécialisé mais plutôt avec des musiciens aux multiples potentialités. C’était une recherche de Bach plus naturelle.

Vous avez laissé la place à son fils avec Karl Philip Emmanuel, est-ce parce que vous souhaitiez mettre en lumière la filiation entre père et fils au sein des œuvres ?

C’était surtout pour l’anniversaire de Karl Philip Emmanuel Bach qui est cette année. Aussi pour présenter quelque chose de son fils et le lien entre les deux évidemment. Et puis j’avais vraiment envie de travailler avec un grand flutiste comme Emmanuel Pahud, parce que cela nous ouvre toujours plus que de pouvoir travailler avec des instruments diverses et d’autant plus lorsqu’ils sont portés par de si grandes qualités. C’était véritablement une grande joie de faire cette expérience.

Bach c’est une passion commune avec François Leleux on sent une perméabilité, une transmission, voire une communion dans le double concerto pour violon ?  

Tout à fait ! Le concerto de Bach est une œuvre qu’on a beaucoup joué, et qui fait partie de notre vie de couple dans la musique, parce qu’on le jouait au tout début de notre relation. Notre façon de l’interpréter a beaucoup changé d’ailleurs, car on a énormément cherché et essayé sans cesse des choses dans la musique de Bach. C’était une raison de plus pour l’enregistrer car on a fait le chemin, ensemble, vers cet enregistrement.

Que ce soit dans le double concerto avec hautbois où dans le CPE Bach, il y a une entente remarquable, les timbres s’entremêlent et il y a un relai parfait des phrases musicales, comment avez-vous travaillez ensemble ?

Tous les musiciens avec qui j’ai travaillé sur ce disque, je les connaissais tous très bien et je savais quelle direction musicale ils prenaient. De plus, ils sont à la fois très fort et très flexible, ce qui permet de faire de la musique de façon naturelle, spontanée, et extrêmement inspirante parce que énormément de choses se développent ainsi pendant le jeu. Ce n’est pas quelque chose qu’on travaille à l’avance au contraire, c’est une communication qui se crée à ce moment-là, pendant l’enregistrement. La plupart des œuvres nous les avons choisis quelques mois avant.

Pourquoi Bach fascine autant, est-ce ces aspects stylistiques et tortueux, qui hypnotisent, le contrepoint et la clarté des lignes mélodiques qui exacerbent la sensibilité ?

Comme vous le savez Bach a travaillé dans l’église et a écrit beaucoup de musique religieuse mais il a également écrit pour l’humanité en général. C’était quelqu’un qui parlait beaucoup des émotions humaines et en même temps il arrivait à avoir cette connexion entre humain et divin, une chose qui aujourd’hui est encore actuelle. C’est pourquoi Bach est essentiel, il parle de tout ce qui est important dans la vie d’être humain, c’est très pure, proche de nos émotions les plus essentielles. De manière plus générale, il a créé quelque chose qui a eu une grande influence pour tous les grands compositeurs, Brahms, Schoenberg et même dans le jazz où la pop. C’est magique de voir qu’un être humain a transmis quelque chose pour les générations suivantes qui en profitent. Il me fait croire que la musique vient d’ailleurs, que ce n’est pas créer sur la terre, parce que cela paraît impossible de créer quelque chose d’aussi fort ! Ça doit nous donner confiance en quelque chose de bien.

Wilhelm Furtwängler, disait que Bach était l’Homère de la musique, est-ce pour cela qu’il est enseigné comme une base fondamentale de la musique et surtout qu’on y revient toujours ?

On y revient toujours parce que ça parle de tout ! C’est une écriture très claire, on peut donc l’expliquer facilement à un enfant. Mais ensuite pour ce qui est de la musique religieuse et des connexions avec le céleste, le divin, on le comprend plus tard. C’est pour cela que c’est une musique qui nous suis toute notre vie. On fait d’ailleurs toujours des cherches sur Bach, parce chaque note, chaque phrase qu’il a écrite avait une explication. C’est important de savoir ce qu’il y avait derrière la musique. Ça nourrit, pour toute notre vie.

Parmi les œuvres choisies, la sonates paraît trancher avec le reste car elle est plus abrupte pourquoi cette rupture ?

Je ne trouve pas que ce soit en conflit avec le reste. Je voulais avoir sur le disque un moment toute seule avec Bach. C’est une des sonates les plus incroyables et celle que je préfère des 6 sonates et partitas, à la fois pour la forme, et ce 3eme mouvement absolument magique. Et puis ces moments passés toute seule pour l’enregistrement étaient très forts.

Par le biais de cet album, on sent qu’est né un vrai enrichissement dans votre collaboration, quels sont les collaborations qui vous ont marqué en termes de musiciens et de chef d’orchestre ?

Je sais que j’ai eu du plaisir à jouer avec quelqu’un lorsque je sens quelque chose, une énergie supplémentaire, un amour supplémentaire pour la musique. C’est là qu’on se rend compte qu’on a quelqu’un de très particulier en face de soi. Quand on est soliste on peut se sentir isolé, seul, en conflit ou très nerveux, mais il y a certaines personnalités qui créent une confiance, et donnent cette énergie sur scène. Il y en a eu plusieurs mais je peux retenir maintenant l’enregistrement des concertos de Brahms avec Christian Thielemann, grand chef d’orchestre allemand qui dirige l’orchestre de Dresde. Il avait quelque chose de magique et d’hypnotisant sur scène. Il y aussi les concerts avec le chef que j’adore, Yannick Nezet Seguin avec des orchestres différents d’ailleurs. Il y a peu nous avons fait le concerto de Bartók avec l’orchestre de Philadelphie et c’était très intense. Parfois j’ai l’impression qu’on vient de la même famille, je ne sais pas trop comment expliquer ça, j’ai extrêmement confiance en lui, il est tellement musical et très doux. En ce moment j’ai la chance de travailler avec Maestro Baremboim, qui me fascine comme grand musicien, pianiste, chef d’orchestre mais aussi pour ce qu’il a fait humainement. Notamment dans la vie politique et le conflit israel/palestine. Je trouve qu’un musicien aussi grand qui arrive à faire ce genre de chose est admirable et unique. Faire de la musique avec lui porte toute cette intensité car on apprend tellement de lui, de sa vie. Alfred Brendel, est aussi une grande personnalité musicale qui m’a beaucoup enrichi. Le plus grand privilège du musicien c’est de pouvoir travailler avec ces gens-là, c’est ce qui me donne des vitamines pour continuer. C’est ce contact avec les autres qui nous amène plus loin.

Vous êtes très investie dans la composition contemporaine, que pensez-vous de la place de la composition contemporaine sur les scènes européennes ?

Il y a beaucoup de soutien pour la musique contemporaine de la part de chefs d’orchestre et de musiciens c’est superbe. Ce n’est pas facile parce que la musique contemporaine n’est aussi évidente à comprendre que la musique romantique par exemple. Mais la musique a toujours été appréciée plus tard, après coup. Il faut continuer, chercher, soutenir, faire partie des créations, s’engager pour les œuvres. Evidemment il y en aura qui vont survivront et iront plus loin et d’autres qui n’auront pas cette chance. Certes, il y a des orchestre qui s’engage plus que d’autres par peur du manque d’intérêt du public, mais dans la nouvelle génération je trouve qu’il y a de l’engagement.

Dans une de ces interviews, François Leleux disait qu’en Allemagne la musique est au centre de la vie sociale, aujourd’hui le monde musical se sent menacé en France et en Europe au des fusions, suppressions de certains orchestres, comment cela est-il perçu en Allemagne ?

Chez les allemands, la musique a une telle importance avec toute l’histoire musicale –compositeurs et grands orchestres- qu’on ne va pas ressentir les problèmes dans la culture tant qu’ils ne sont pas trop grands. Cela reste quelque chose de très présent et important dans toutes les familles allemandes. C’est d’ailleurs très impressionnant, cela montre à quel point les gens peuvent être fier de leur patrimoine musical. En ce qui me concerne, c’est le pays où mes parents sont partis en 1991, et je les remercie pour cette décision très courageuse parce qu’ils ont dû laisser leur pays, leur travail, une partie de leur famille, apprendre une nouvelle langue, mais tout ce qui s’est passé dans ma vie musicale n’aurait pas eu lieu si, j’étais restée en Géorgie.

Pensez-vous que l’orchestre allemand soit plus autonome ?

C’est beaucoup moins centralisé en Allemagne. Il y a beaucoup de villes avec des grands orchestres, alors qu’en France j’ai l’impression qu’il se passe beaucoup de choses surtout à Paris, et il y a une diversité réellement intéressante. Pour ce qui est des écoles de musique c’est pareil, il y a des conservatoires supérieurs à Paris ou à Lyon mais en Allemagne il y en a plus de 25. Evidemment on est toujours dépendant du système politique, parce que c’est la politique qui sponsorise les orchestres.

On parle aussi de réformer l’enseignement dans les conservatoires à Paris, comment l’enseignement musical fonctionne-t-il en Allemagne ?

Je me suis toujours demandée où les jeunes musiciens débutaient en Allemagne. Les écoles supérieures accessibles à partir de 16 ou 18 ans, sont très nombreuses en Allemagne, mais que se passe-t-il avant ? Pour cela, le système français avec pleins de petits conservatoires, d’écoles de musique partout dans les plus petites villes est superbe, il faut le développer et le soutenir. Mais il faudrait qu’il y ait également plus de conservatoires supérieurs car il n’y a que Paris et Lyon, et donc beaucoup de concurrence.

Pensez-vous qu’il faille changer la forme du concert, comme le suggérait le chef suisse Baldur Bronniman ?

Il y a eu beaucoup d’essais pour présenter les concerts de façon plus jeune et dynamique, les orchestres font des concerts pour les enfants, pour les familles, les teenagers. C’est à cet âge que cela commence à être compliqué. Un enfant est toujours intéressé par la musique classique si on l’y amène, mais pour les 15-35 il faut trouver sans doute une forme plus dynamique. Peut-être y-a-t-il quelque chose à jouer avec les effets visuels. Il y a toujours eu de toute façon un public très mature aux concerts de musique classique, mais c’est aussi naturel, souvent on vient au classique plus tard après avoir mûri. Toutefois c’est important que la musique fasse partie de la vie de famille.

Quels sont vos prochains projets ? Scène, album ?

Cette année, je suis artiste en résidence avec l’Orchestre Philharmonique de New York et de la radio de Hambourg, donc j’ai des projets différents avec chaque orchestre, notamment en termes de répertoire. J’ai beaucoup de concerts avec Maestro Baremboim et la Staatskappel Berlin. Concernant les disques, on est en train de planifier le prochain disque mais ce n’est pas 100% clair. Ce sera sans aucun doute très différent, mais j’ai besoin d’avoir quelque chose de très personnel sur chaque disque avec les musiciens ou le répertoire car je veux raconter quelque chose.

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Marie Charlotte Mallard
Titulaire d’un Master II de Littérature Française à la Sorbonne (Paris IV), d’un Prix de Perfectionnement de Hautbois et d’une Médaille d’Or de Musique de Chambre au Conservatoire à Rayonnement Régional de Cergy-Pontoise, Marie-Charlotte Mallard s’exerce pendant deux ans au micro d’IDFM Radio avant de rejoindre la rédaction de Toute la Culture en Janvier 2012. Forte de ses compétences littéraires et de son oreille de musicienne elle écrit principalement en musique classique et littérature. Néanmoins, ses goûts musicaux l’amènent également à écrire sur le rock et la variété.

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