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Hervé Niquet « Nombreux sont les chanteurs professionnels qui ont découvert leur vocation dans un chœur amateur »

Hervé Niquet « Nombreux sont les chanteurs professionnels qui ont découvert leur vocation dans un chœur amateur »

11 décembre 2020 | PAR Yaël Hirsch

Alors que Le Concert Spirituel vient de recevoir le Prix Liliane Bettencourt pour le chant choral, décerné en partenariat avec l’Académie des Beaux-Arts, son directeur Hervé Niquet nous parle de son parcours, ainsi que des actualités, des envies et de la vocation de sa formation, hyperactive, comme toujours, envers et contre le coronavirus.

Que représente pour Le Concert Spirituel le Prix Liliane Bettencourt pour le chant choral ?

C’est un prix atypique, parce qu’il ne fait pas l’objet d’un concours « sur pied », mais couronne le travail d’un chœur. On ne s’enferme pas dans une église ou un théâtre pour décider de qui sera le meilleur, bien au contraire les gens qui concourent sont observés pendant une longue période. Pour Le Concert Spirituel, créé en 1987, alors que le prix date de 1989, l’on peut imaginer que l’observation a duré plus de 30 ans et concerne la totalité de notre carrière. C’est un prix lent, un peu hors concours et hors normes, qui permet d’avoir le temps et les moyens d’observer pour attribuer un prix à quelqu’un. Et nous sommes assez fiers de ne pas avoir été jugés pour une prestation mais plutôt pour l’ensemble du travail du Concert Spirituel pendant 33 ans.

Le prix récompense tour à tour des chœurs professionnels et maîtrise ou chœur d’enfants; en quoi est-ce important de votre point de vue de chef de chœur ?

Dans la culture française, le chœur a spécialement souffert de la Révolution. C’est historique : en Angleterre, en Espagne ou en Allemagne, où il n’y a pas eu de rupture culturelle et l’on a continué d’être éduqué à la musique dans les chorales d’Église. La Révolution Française a guillotiné cette tradition pour créer les conservatoires, alors que l’Église était le berceau de l’apprentissage du chant choral. Depuis, nous sommes encore en retard sur nos voisins dans le domaine du chant choral amateur et de la maîtrise ou chœur d’enfants qui sont rares dans notre pays. Tout un travail est entrepris depuis plus de 20 ans pour renouveler ce chant choral amateur; c’est une discipline qui permet encore aujourd’hui à beaucoup de couples de se rencontrer et surtout  c’est un creuset de formation, non seulement des chœurs professionnels (nombreux sont les chanteurs professionnels qui ont découvert leur vocation dans un chœur amateur) mais de notre public de demain (ceux qui vont aller au concert et acheter des disques). Avec une observation très fine du territoire, le Prix Liliane Bettencourt pour le chant choral  donne une visibilité importante aussi à ce chant amateur et c’est très important.

Qu’allez-vous pouvoir mettre en œuvre avec le financement du prix ?

Les projets sont nombreux. Nous sommes spécialisés dans les grandes créations et dans la redécouverte d’œuvres oubliées du patrimoine musical français (très bientôt le rare opéra Didon de Desmarest au Théâtre des Champs-Elysées). Nous allons également pouvoir renforcer le cœur de notre métier avec de la formation (que je pratique et affectionne particulièrement) et la mise à disposition du chœur aux jeunes ensembles dans un souci de transmission, sans oublier le renforcement de nos propres effectifs. Enfin, cela va nous permettre d’être plus présents dans la société, comme dans le cadre des projets que nous avons menés avec l’Hôpital Necker – Enfants malades (AP-HP) ou encore la multiplication des concerts participatifs avec l’ouverture du chant choral à tous les spectateurs.

Un Baron de Münchhausen, Richard Cœur de Lion, les disques Armide 1778 de Lully et pour le chœur l’Île du rêve de Reynaldo Hahn (avec le label Bru Zane), les projets du Concert Spirituel n’ont pas l’air de se laisser démotiver par le coronavirus …

Nous avons répété Les Aventures du Baron de Münchhausen, mais les représentations devront attendre et nous filmons les répétitions pour proposer le spectacle aux producteurs quand cela sera possible. Ensuite, notre politique discographique ne dépend pas du coronavirus et nous avons toujours enregistré beaucoup de disques. Comme nous programmons rarement à nouveau la 5e de Beethoven ou la Passion selon Saint-Jean, pour produire des œuvres inédites, il s’agit de laisser une trace. Nous travaillons 8 heures par jour avec le masque. Münchhausen sera répété avec des masques. Nous ne prendrons aucun risque et les gens comprendront que c’est un moment de notre existence. Nous faisons des pauses trois fois par jour plutôt qu’une fois pour respirer mais c’est difficile : on oublie trop souvent que la musique est une ressource physiologique. Il est difficile d’enregistrer avec les conditions sanitaires mais nous arrivons à trouver une cohésion des harmoniques et à affiner la justesse. L’Armide était important, l’Île du Rêve est un bijou que les critiques sont en train de découvrir avec bonheur, nous avons un projet de sortie de disque de La Flûte enchantée en français avec Château de Versailles Spectacles, et nous allons à nouveau enregistrer Don Quichotte chez la Duchesse, 25 ans après. On ne peut pas s’arrêter à cause de l’ambiance sanitaire, sinon on meurt.

 

Revenons sur votre parcours : Comment êtes-vous arrivé à la musique et particulièrement au chant choral ?

J’ai découvert cela comme beaucoup de chanteurs, par le biais de la chorale paroissiale. Et il se trouve que Marie-Cécile Morin qui dirigeait cette chorale est devenue mon professeur de piano. Elle avait été élève de Marguerite Long et de Maurice Ravel, était une amie de Samson François et avait fait une belle carrière à l’orchestre de l’ORTF. Elle m’a décelé du talent et je suis monté à Paris à l’âge de 20 ans. J’ai suivi 15 jours de cours de musicologie à l’Université, je me suis ennuyé et j’ai mangé de la vache enragée pendant deux ans. Puis, j’ai commencé comme danseur avec Noureev et le ballet de l’opéra de Paris, avant de passer le concours de l’Opéra comme pianiste puis comme chef de chant. J’ai fait mes premières armes avec Seiji Ozawa et des œuvres comme Le Bal Masqué, Turandot ou la création de Saint-François d’Assise de Messiaen. Cela marque. J’ai tout découvert en même temps et j’ai tout simplement voulu comprendre comment cela marchait : j’ai pris des cours de chant, de direction, de composition, de fugue et harmonie… bref, tout ce qu’il fallait pour connaître mon métier. Je n’ai pas réfléchi : je ne savais pas faire autre chose.

Comment avez-vous commencé à composer ?

J’ai tenu l’orgue de ma paroisse entre 15 et 17 ans et j’ai naturellement commencé à composer des accompagnements ou des choses plus enlevées que ce qui était à la mode à l’époque avec par exemple John Littleton. Ensuite, j’ai été membre d’un trio composé avec une soprano et un guitariste. Peu de partitions sont écrites pour une telle formation et j’ai arrangé énormément de choses. J’ai également composé pour le ballet de l’opéra de Paris et j’ai rencontré la Princesse Caroline de Monaco, il y a 35 ans. Elle m’a demandé de composer 24 heures de la Vie d’une femme pour les ballets de Monaco. J’ai pris une disposition de trois mois de congé sabbatique à l’opéra pour écrire ce ballet d’une heure et demie. C’est d’ailleurs Caroline de Monaco qui m’a remis ma décoration quand j’ai été nommé Commandeur des arts et lettres par ministre de la Culture. Ensuite, je ne suis jamais rentrée à l’Opéra de Paris : j’ai rejoint le Groupe de recherche chorégraphique de l’Opéra de Paris (GRCOP), travaillé à l’Opéra Comique, passé une audition pour rejoindre les Arts Florissants puis participé aux 42 premières représentations de Atys à la Chapelle Royale de Versailles. Et j’ai créé mon ensemble en 1987. Or, souvent, pour la musique ancienne, il manque des pages : avec Le Concert Spirituel, j’ai dû remplir pas mal de blancs quand les pages de partitions manquaient.

A part le Baroque, vous avez également un goût pour la musique Française des 19 et 20e siècles ?

C’est un tournant ou cela a toujours été là ? Pour moi, il n’y a pas de séparation. J’ai découvert la musique avec Marie-Cécile Morin (qui a été l’élève de Ravel) et quand j’ai découvert le monde parisien musical, c’était encore celui de Milhaud ou Satie. Les vieux maîtres de ballet de l’Opéra avaient travaillé avec Picasso et Honegger. Moi-même, j’ai une fascination pour Poulenc. Ainsi quand Nicole Bru a décidé de créer le Palazzetto Bru Zane – Centre de musique romantique française (genre qui avait été laissé de côté), j’ai été amené à y participer également. J’ai réalisé dès ses débuts en 2009 à Venise de nombreux projets avec cette équipe, comme amoureux du patrimoine; en 10 ans, nous avons enregistré 40 disques ensemble.

visuel : Le Concert Spirituel © MYOP Pierre Hybre

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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