Classique

Gergiev, Maître de Verbier dirige le VFO dans Adriana Lecouvreur

Gergiev, Maître de Verbier dirige le VFO dans Adriana Lecouvreur

27 juillet 2018 | PAR Yaël Hirsch

Dernier jour pour Toute La Culture à Verbier, avec trois beaux concerts au programme tandis que le 25ème anniversaire du festival est prolongé jusqu’au 6 août.

Alors que la montagne s’est parée de son plus beau soleil, le premier concert de ce lendemain de gala (lire notre article) est sous le signe du changement de programme par rapport à la Bible papier imprimée. En l’absence de Lisa Batshiavilli, c’est le pianiste Andras Schiff et le Quatuor Arod qui sont dans l’église pleine à craquer, ce matin, avec l’altiste Tabea Zimmerman, prévue dès l’origine.

La première partie est un romantique duo alto/piano au maximum de l’expressivité avec Schiff et Zimmerman dans un répertoire très Mitteleuropeen et romantique. Ils commencent par les Märchen de Schumann pour violon et alto qui débutent comme un conte et finissent comme une berceuse. Duo très équilibré malgré la puissance du son de Zimmerman, les musiciens semblent en osmose, comme dans un moment de somnambulisme à deux où ils emmènent la salle. Tabea Zimmerman offre toujours un son clair et fort et quand elle s’élance dans le Deuxième mouvement, ce n’est jamais dénué d’une certaine gravité. La douceur infinie du dernier mouvement « lent avec une impression mélancolique » saisit à la gorge et c’est toute une nostalgie que les deux extraordinaires solistes savent faire remonter en nous berçant presque vers quelque chose d’originel ou enfantin.

L’énergie des profondeurs est toute entièrement mobilisée pour la première sonate pour alto de Brahms, où Schiff nous éblouit à nouveau. Le premier mouvement allegro appassionato est parfaitement dramatique et le piano de Schiff y explose pour rejoindre en puissance Zimmerman. L’altiste fait génialement monter la tension dans le deuxième mouvement et le troisième mouvement s’apaise un peu pour finir dans une douceur poignante.

Applaudis avec ferveur, les deux immenses musiciens redonnent le dernier mouvement si onirique de la sonate de Schumann en bis, comme pour nous préparer au quatuor de la deuxième partie. Et l’altiste y met encore plus de tendresse et de douceur.

Après une pause au soleil c’est au tour du quatuor Arod. Les quatre jeunes hommes sont la révélation de ces dernières années. Dans le premier quatuor de Schumann, ils livrent une performance technique bluffante. Et donnent une très belle impression d’équilibre, l’altiste semblant souvent donner l’impulsion. Le premier mouvement est presque baroque, énergique et se termine dans un pincement sublime. Le scherzo évoque un galop fou que les Arod rendent absolument galvanisant. Le violoncelliste donne le « la » de la couleur plus sombre de l’Adagio où l’on admire l’agilité du premier violon et que le quatuor achève avec une grande délicatesse. Enfin, le presto final nous replace dans une urgence magnifique.

A 15:00, place aux jeunes avec le Verbier Festival Junior Orchestra dirigé par Alain Altinoglu dans la symphonie n°5 de Mendelssohn. Cette année, le Verbier Festival Junior Orchestra est constitué de 53 participants de 15 à 17 ans venus de 27 pays.

Le premier mouvement commence tout en maîtrise et en langueur avec des pointes de trompettes qui annoncent la tempête. La fin du premier mouvement nous embarque vraiment dans l’orage. Temps de pause puis la légèreté et la joie sont là avec l’andante. L’élégance d’Atinoglu et son charisme sont juste un ravissement. Et il parvient vraiment à pousser le jeune orchestre à moduler et à mettre une grande luminosité et une grande tension dans leur jeu. Ils semblent progresser de mouvement en mouvement et le public exigeant de Verbier salue la performance. Les jeunes musiciens peuvent être fier de leur final à la fois tumultueux et maîtrisé. En dessert de ce premier des trois concerts qu’ils donneront au cours de ce 25e festival, le VJFC passe sans entracte à quelques danses hongroises de Brahms pour finir de nous enchanter. On a hâte de les voir encore progresser pour les prochains concerts.

A 17:15, nous sommes passés en backstage pour suivre Hervé Boissière dans les coulisses des enregistrements de Medici.tv qu’il a fondé en 2007. Ce ne sont pas moins de 30 personnes (hors son) qui travaillent à façonner le live-streaming du Festival où 29 concerts sont enregistrées pour 1 millions de téléspectateurs dans le monde. Sur place, le dispositif est imposant : un camion où une personne modère le contenu live-streaming, un autre pour la technique de ce flux, un autre ou un réalisateur et une conseillère musicale définissent les plans. Un dernier camion enfin, où trois cameramen bougent les 7 caméras sur demande du réalisateur. Pionnier du live-streaming, Medici.tv est un peu le Netflix du classique et vend certains de ses contenus à des chaînes. Cet été vous pourrez retrouver certains opéras de Salzbourg et concerts de Luzern sur ce site, gratuit les premières semaines.

A 18h, place à l’opéra aux Combins avec Adriana Lecouvreur, un opéra vériste tardif (1900) de Cilea. A mains presque nues, c’est Valery Gergiev qui dirige et il a fait des merveilles avec le Verbier Festival Orchestra. Il a su rendre cet orchestre dont la vocation est de progresser tout au long du festival réaliste quand il faut et un brin lyrique si nécessaire.. Il y a même un peu de mise en scène avec l’entrée onirique de Adriana Lecouvreur (Tamara Serjan) en robe lamée noire qui parle avant de chanter. Dès ce premier aria, la voix âpre et solide de la soprano découvre ses belles spécificités.

L’histoire est très parisienne et interprétée avec un drame italo-russe. Une princesse et une actrice de théâtre sont éprises du même homme, et c’est dangereux pour l’actrice. L’histoire a été inspirée par un fait divers à Eugène Scribe et a été reprise par Cilea. Dans le premier acte Alexey Markov est très émouvant dans son monologue mais sa superbe voix sera assez vite écrasée par le charisme et la puissance de Migran Agadzhayan. Toute de rouge vêtue,

Ekaterina Semenchuk est époustouflante en jalouse Princesse de Bouillon. Son air inaugural du 2e acte est très réussi, elle est très expressive dans son jeu et soutient le duo avec Agadzhayan avec brio. Lorsqu’il renchérit avec le très mélancolique « mon âme est lasse », l’on fond. La fin du deuxième acte est marquée par la rencontre des deux rivales et atteint des sommets dramatiques et lyriques.

Début très enjoué pour le troisième acte, avec une joute très parlée et une berceuse : le Chœur chante une mélodie très douce et très bien ponctuée par l’orchestre qui lui donne un ton plus slave : « Dors petit agneau » L’Intermède musicale soulevé par Gergiev fait entendre fatalité, tonnerre et tremblement et nous donne à entendre la maîtrise de l’orchestre. Lorsque les rivales se reconnaissent comme telles, l’une étant la servante de l’autre, le drame touche à son acmé et Adriana Lecouvreur est très émouvante dans l’air de Phèdre qu’elle se voit obligée d’interpréter pour sa patronne. Le début du 5e acte est hypnotique et ténébreux, avec un orchestre toujours époustouflant. L’intrigue est enjouée, Adrienne se veut libre des liens du cœur, retrouve sa troupe et des binious et le petit air très parisien et très moqueur sur « La fidélité » est bien joli. Mais la joie retombe quand les fleurs qu’elle a envoyées au Maurizio lui sont rapportées. Dans l’air célèbre « Pauvres fleurs », Tamara Serjan est grave, douce, excellente.

Le final est à l’aune du reste de cette version : sobre, puissant et parfaitement maîtrisé. Le public ovationne avec adulation Gergiev. Et il a bien raison.

C’est sur cette nouvelle note parfaite que nous quittons les hauteurs de Verbier, alors que le festival et le 25 anniversaire se poursuivent jusqu’au 6 août. Tout le programme, ici.

visuels :©YH

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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