Classique

Un dimanche éclectique de Crazy Week-end [Lyon]

Un dimanche éclectique de Crazy Week-end [Lyon]

05 mars 2018 | PAR Yaël Hirsch

Ce dimanche 4 mars marquait la fin d’un « Crazy Week-end » de plus de quinze concerts, dans le cadre de la biennale Musiques en scène à Lyon. De Schumann à Britten, en passant par du son dans le noir, le programme a été éclectique et les expériences nouvelles.
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La matinée a commencé par un « Vent de folie » à l’Auditorium. Des musiciens de l’Orchestre National de Lyon regroupés en quatuor avec piano ont interprété la musique désormais classique de trois « fous » sacrés. D’abord Gesualdo le passionné, le sanguin et sanguinaire (il fit assassiner sa première femme) à travers deux madrigaux du début du 17ème siècle : Se la mia morte brami et Illumina faciem tuam. Traversée des temps et atterrissage en douceur chez Hugo Wolf qu’on connaît mieux pour ses Lieder mais que cette Italienische Serenade (1887) place non loin de Schubert dans le romantisme plein d’échos. Alors même que le compositeur allemand / autrichien n’est jamais allé en Italie, dans cette pièce le violoncelle (Philippe Silvestre de Sacy) répond aux attaques du violon (Benjamin Zekri) tandis que le deuxième violon (Ludovic Lantner) et l’altiste (Vincent Dedreuil-Monet) es suivent dans un course en avant qui quitte la serenade pour aller vers un état limite. La pianiste Angélique Salines entre en scène et rejoint les quatre autres musiciens de l’Orchestre National de Lyon pour le Quatuor pour piano et cordes (1842) d’un autre grand fou adulé : Robert Schumann. En mi bémol comme le Quintette op 44., ce quatuor pour piano est perçu comme son écho et son double. La vivacité du premier mouvement Sostenuto assai semble heurter sur quelque chose de grave et s’interrompre. Forestan et Eusebius, les deux faces de Schumann luttent et donnent le signal d’une œuvre parfaitement double. Commençant comme une échappée belle un peu menaçante le Scherzo suit au pas la mélancolie du piano même dans des pizzicati qui suivent ses mouvements heurtés. Ample et majestueux l’Andante nous emmène vers un peu d’apaisement avec un piano reste toujours clair et plein de jeunesse. Puissant et joyeux, le Vivace final Nous entraîne en ascension dans une vraie fête ou le piano reste maître.

Après une balade en vieille ville et dans les hauteurs du 5 e arrondissement nous avons traversé la Saône pour nous rendre aux Subsistances, haut lieu de création et un des centres névralgiques de la biennale. Dans un hangar aménagé très douillettement (fauteuils moelleux, chauffages…) la salle est hérissé de lampes martiennes rouges qui bougent, s’illuminent et surtout balancent du son pour nous plonger en immersion. Le dispositif de Myousic est imaginé par le metteur en scène Dimitri de Perrot. La première partie se passe dans le noir: on entend les instruments d’un orchestre entrain de s’accorder, les pas des solistes qui entrent. Et des chuchotements de plaisir, aussi. Puis un rayon de lumière vient doucement sculpter un parallélépipède sur scène. On entend les percussions de Julian Sartorus comme depuis la coulisse. Encore quelques chuchotements puis les murs du parallélépipède tremblent et tombent. Des pièces sont jetées sur un bouquet de cymbales qui volent comme des soucoupes et raisonnent comme des cloches … Temps d’apesanteur, on devine la Mort à Venise et le mouvement lent de la 5e symphonie de Mahler puis une valse au piano puis des trompettes et toujours des bruits de voix. Le dernier mur tombent et c’est l’heure du concert : enfin parfaitement éclairé, le batteur nous fait un grand solo impressionnant en ajoutant des objets et des obstacles sur son instrument … quelque jeu d’immersion de de boogie-woogie avec les lampes et c’est sur un chut magistral que ce termine cette expérimentation complexe et encore in progress.

Aux Subsistances, l’on peut rapidement visiter l’exposition liée à la Biennale,au festival Mirage et à l’année croisée France-Mexique sous le nom « Net sounds ». Les projets que l’on peut découvrir font le lien entre web, temps réel et son. Internet topography de Nicolas Maigret et Nicolas Montgermont suit graphiquement un signal sonore émis vers Tokyo. Ses imperfections forment de la beauté. Turbulence in the Chamber de Matt Parker interroge visuellement et par le son les fermes à datas. Microcosme de l’artiste Kevin Ardito et du compositeur Vincent Carinola (entendu la veille en solo dans Virtual Rhizome) recrée un monde entier en fonction d’interactions sociales en direct sur le web. La VR fait du spectateur un compositeur dans Virtual sound gallery de Andrey Bundin. Enfin, avec The garden review, l’artiste mexicain Gabriel Martin Uribe Bravo canalise plein de contributions et histoires dans un fanzine 2.0.

Tout juste le temps de traverser la ville en voiture et à 17h, nous découvrions enfin la performance Blind de Erwan Keravec dans la salle de danse de l’Auditorium. Les yeux bandés, amenés par la main jusqu’à un fauteuil confortable, nous nous sommes immergés dans une heure de son, sans même savoir où et avec qui nous étions. Bercés par un système acousmatique, saisis par les pas marqués des performeurs et musiciens sur le parquet, ainsi que par le bal des instruments (cornemuse écossaise de Erwan Keravec comprises), nous avons aussi senti du vent effleurer nos visages et ds voix douces nous parler, notamment pour signifier la fin « Vous pouvez enlever vos masques », nous sussurait-on. Sans plus aucune notion du temps et de l’espace nous l’avons fait, pour découvrir un alignement de l’espace malin, que les fauteuils étaient vraiment confortables et qu’un DJ faisait aussi office de chef d’orchestre. Une belle expérience, qui comparée à celle de Myousic, nous a convaincus que la technologie c’est bien mais que le jeu des acteurs et la sollicitation de plusieurs sens vient vraiment compléter une VR ou une acousmatique encore pas tout à fait entièrement prenantes.

Enfin, ce Crazy week-end s’est terminé par un grand concert avec son et images joué par l’Orchestre de Picardie dirigé par Julien Leroy. La musique a d’ailleurs précédé l’image avec un rêveur Childrens Corner de Claude Debussy arrange par André Caplet. Très expressif dans sa direction, Julien Leroy a mené un orchestre énergique parmi les poupées à qui l’on fait la sérénade ou qui marchent entre martialité et grâce, la neige qui danse, et la vision bucolique de bergers. Une pièce filmique qui a été un avant goût pour le 7 e art à venir. Dessiné par la britannique university for creative arts, Red & the Kingdom of Sound illustre une pièce imaginée par Britten en 1946 d’après un thème de Purcell. Rejoints par des musiciens de l’Orchestre des Pays de Savoie, l’Orchestre de Picardie s’est replacé sous le grand écran. Sur le thème très solennel, un personnage rouge et noir donnait vie à une note de musique et nous proposait de découvrir les instruments de l’orchestre depuis son point de vue. Avec un nez mignon et un pied rouge, ce petit personnage traversait les pupitres comme un monde merveilleux et dangereux, les titres des instruments passaient un peu vite pour les enfants à qui les parents devaient expliquer ce qui se passait et surtout, question pédagogie: il aurait peut-être fallu un peu d’explication avant pour les juniors tellement les instruments à l’image étaient morcelés : merveilleux et méconnaissables. Il n’empêche, ce Crazy week-end s’est terminé sur un feu d’artifice de notes colorées et sur d’immenses applaudissements.

La Biennale, elle, se poursuit jusqu’au 21 mars, avec plusieurs créations, notamment la Conférence des oiseaux, par le compositeur à l’honneur cette année : Michaël Levinas, le 15 mars.

visuels : YH

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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