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Clément Sapin nous parle des 10 ans du Festival Debussy

Clément Sapin nous parle des 10 ans du Festival Debussy

25 juin 2021 | PAR Yaël Hirsch

Du 20 au 25 juillet 2021, le Festival Debussy célèbre ses dix ans à Argenton-sur-Creuse. Alors que la programmation de cette édition anniversaire mêle grand noms (Alexandre Tharaud, Orchestre National d’Île-de-France), talents montants (Ismaël Margain, Ambroisine Bré, Marina Chiche) et dialogue avec le jazz et l’électro. Le directeur artistique Clément Sapin nous parle de cette édition anniversaire et de ses meilleurs souvenirs, ancrés dans le territoire, de 10 ans de Festival Debussy.

Pouvez-vous nous parler de votre parcours et de votre engagement dans le Festival Debussy ?

J’ai commencé à travailler pour le Festival Debussy il y a six ans, en tant que coordinateur local. La mission principale était l’animation de l’équipe de bénévoles. Et, depuis maintenant deux ans, je suis directeur artistique en charge de la programmation. Passionné par la musique classique depuis que je suis tout petit, je tiens cela du territoire, le Berry, qui relie les deux départements l’Indre et le Cher. Les festivals de musique classique y sont nombreux, il y a une culture de cette musique et un vrai public. Le domaine de George Sand, auprès duquel je travaille également pour le festival Chopin, a accueilli de grands compositeurs comme Frédéric Chopin ou Franz Liszt. Cela a joué un rôle important pour en faire un territoire de la musique romantique. Le Festival Debussy a été créé à Argenton-sur-Creuse, il y a maintenant dix ans, pour commémorer les 150 ans de la naissance de Claude Debussy en 2012.  Il n’y avait pas de festival en France qui lui était dédié. Le festival s’est créé à l’initiative de la mairie et de la SPEDIDAM, une société qui gère les droits des artistes-interprètes. Même si Debussy n’est pas venu à Argenton, il a quand même un écho avec ce territoire puisque la ville est la porte de la vallée des peintres impressionnistes. Or, on dit souvent de Debussy qu’il est le pendant musical de l’impressionnisme en peinture : par rapport au romantisme de Chopin ou de Liszt, les compositions de Debussy semblent plus relever de la sensation, du mouvement…

En dix ans, le Festival a-t-il fidélisé certains musiciens qui reviennent souvent pour y jouer ?

Tout à fait, certains illustres invités comme Jean-François Zygel, fin connaisseur de Debussy et  pianiste au touché extraordinaire et incroyable pour créer des atmosphères et des ambiances au piano, revient régulièrement. Il est d’autant plus important que, paradoxalement, même si c’est l’un des plus grands compositeurs français, on connait peu ou mal Claude Debussy en dehors de son Clair de lune. Alors qu’on a toujours voulu faire un festival, non pas pour les experts de Debussy, mais pour le grand public et aussi ceux qui ne le connaissent pas, Jean-François Zygel et sa pédagogie rendent plus abordable cette musique. Un autre grand invité est l’accordéoniste Félicien Brut. Il est venu trois fois de suite. Lui aussi explique les œuvres, le programme, le répertoire. Il est très attiré par le répertoire populaire de l’époque de Debussy, alors que l’accordéon est un des instruments emblématiques de la fin de vie de Claude Debussy pour la musique populaire. Nous avons aussi programmé des artistes incroyables comme Aldo Ciccolini qui est venu dès la première édition.  Une année, nous avons même programmé une édition uniquement avec des orchestres symphoniques.

Pour cette édition anniversaire, la programmation est très métissée…

Pour célébrer les dix ans, nous avions deux envies : d’abord aller chercher d’autres esthétiques artistiques et croiser ces disciplines, donc on va accueillir de la sculpture, de la danse, des expositions, avec de la musique. Et ensuite, inviter d’autres esthétiques musicales comme du Jazz et même de la musique électronique. Par exemple, nous avions programmé une soirée « French touch » le samedi soir. Malheureusement, nous avons dû réargenter un peu la programmation pour respecter toutes les mesures sanitaires, y compris un public assis. Nous voulions faire le lien entre ce courant musical de la musique électronique, qui est un peu le courant français à travers le monde d’aujourd’hui, et la musique de Claude Debussy, avec Yuksek, Etienne De Crécy et Molécule. Nous avons conservé et adapté le concept à un évènement assis avec, à 18h30, un concert de Chapelier fou qui propose une expérimentation avec des instruments acoustiques – on pourrait dire classique. Et, en deuxième partie de soirée, à 21h, la percussionniste classique Vassilena Serafimova va se produire avec Thomas Enhco dans leur projet « Bach Mirror ». Enfin, à 22h, Vassilena Serafimova propose un dialogue avec la DJ Cloé et c’est une des meilleures collaborations musique classique / musique électronique d’aujourd’hui. Parce que la musique électronique, il y a quand même un principe de base qui est la rythmique, ostinato rythmique, percussive.

Pourquoi avoir choisi le thème du « Temps » pour fêter les dix ans ?

Nous avons choisi un thème plus philosophique, métaphysique que la fête. J’ai conçu la programmation juste après le premier confinement et j’ai été saisi par cet arrêt brutal de nos vies, ou en tout cas de ce tempo extrêmement accéléré où d’un seul coup tout se fige. J’ai trouvé cela assez intéressant et, concernant cette programmation, je trouvais pertinent d’aborder ce temps qui va à la fois toujours trop vite dans nos sociétés contemporaine et en même temps qui, avec le Covid, s’est complètement figé, arrêté. Et en plus, il y a une résonance avec la musique de Debussy, qui peut écrire une musique complètement figée, arrêtée, presque stoïque. Et puis, il y a des petits mouvements qui se créent. C’est un temps qui est vraiment très distendu, qu’on entend bien dans son oeuvre phare et son seul opéra Pelléas et Mélisande qui dure deux heures et demie où il ne se passe quasiment rien et où tout repose sur l’atmosphère. C’est la musique qui parle sans parler… 

Pouvez-vous nous parler des têtes d’affiche et des talents montants ?

Alexandre Tharaud ouvre les concerts des Jardins de la Grenouille. C’est un pianiste français connu de tous, qui a sorti de nombreux albums, notamment de  musique française. La violoniste Marina Chiche s’est faite connaitre du grand public en prenant la suite de Frédéric Lodéon sur France Musique. Elle essaie de rendre visible les artistes interprètes ou compositrices qu’on a invisibilisé durant les siècles passés. C’est une artiste incroyable qui va marier le thème de son violon à un ensemble de saxophones dans un parcours de répertoire français. C’est un peu incongru mais ça devrait être assez génial. Au programme également, il va y avoir la rencontre d’Yvan Cassar – pianiste de formation classique qui a accompagné Johnny Halliday, Mylène Farmer… – et du percussionniste Joël Grare, dans un concert à la croisée des chemins entre chanson et œuvre classique. L’Orchestre national d’Île-de-France jouera le vendredi les Quatre saisons de Vivaldi revisitées par Max Richter et, en répétition, il fera de la médiation auprès des enfants issus des centres de loisirs. Le samedi, on entendra le trio Medici dans un  répertoire contemporain et le dimanche la chanteuse Ambroisine Bré avec le quatuor Hanson et Ismaël Margain au piano.

Dans les jardins de la Grenouille, dans l’après-midi les concerts sont souvent gratuits. Et les tarifs des concerts sont assez modérés pour permettre à tous d’y assister. Quel est votre engagement envers le public ?

La force du festival est d’avoir réussi à parler à un public diversifié : aussi bien des amoureux de Claude Debussy qui connaissent sa musique que des néophytes, aussi bien des jeunes que des moins jeunes. Souvent, l’image que je donne de notre public, c’est celle de la grand-mère qui vient avec son fils ou sa fille et ses petits-enfants. Le Festival est familial et abordable. Physiquement, les concerts dans les jardins de la Grenouille sont ouverts, on a l’impression qu’on peut y rentrer par où l’on veut. Nous avons réussi à créer un moment de convivialité  sans se prendre au sérieux autour d’un compositeur pourtant « sérieux » comme Claude Debussy. Pour démocratiser sa musique et la rendre accessible, il faut donner les clés d’écoute, pratiquer des tarifs abordables, de la gratuité et, physiquement, il faut créer un festival qui ne soit pas fermé, qui ne signifie pas l’entre-soi. La mairie et le territoire sont également très présents, avec une présence tout au long de l’année, à travers des actions et des projets de médiation ; par exemple, cette année, au collège Rollinat d’Argenton, les élèves ont participé à un concours d’affiches et  leur professeur de musique leur faisait écouter les œuvres de Debussy. C’est important que le festival ait une présence à l’année et pas seulement 5 jours pendant l’été. 

Question spécial happy birthday : si je vous nomme des lieux du festival, pouvez-vous nous parler de dix concerts mémorables? 

1. Les jardins de Chouchou

Nous y avons accueilli y a deux ans des sculptures sonores de la compagnie PHiLéMOi. Elles sont manipulables, créent une ambiance sonore, et se marient parfaitement au jardin et à l’esprit Debussy. Cela avait tellement marqué l’esprit des festivaliers que nous recommençons cette année. 

2. Le cinéma l’Eden Palace 

Cela fait longtemps que nous programmons une projection commune. Il y a quatre ans, nous avions organisé un ciné concert avec Jean François Zygel autour du Gardien de phare de Jean Grémillon : ce fut un moment fabuleux.

3. L’église du Menoux

C’est un lieu psychédélique en plein milieu de la vallée de la Creuse, peint par l’artiste bolivien Jorge Carrasco. C’est unique et très coloré. Auparavant, l’église du Menoux était dédiée aux concerts d’ouverture des étudiants. Sur ce lieu, je pense que c’est cette année qui va être marquante. Nous allons accueillir la harpiste Alexandra Luiceanu, qui est une artiste formidable et, dans ce lieu complètement dingue, cela va faire date.

4. Le marché

C’est un lieu et un moment où les étudiants se produisent. Il y a toujours deux types de public : celui qui passe et prête une petite oreille puis va acheter ses fruits et légumes, et des gens qui s’y arrêtent plus longuement. Une année, nous avons eu deux chanteuses accompagnées et il y a eu un moment vraiment magique où les gens ont entouré ces deux artistes qui chantaient de toute leur âme.

5. Le centre aquatique

C’est le rendez-vous matinal du dernier jour du festival et le moment rafraichissant de ce dernier, le dimanche matin. Ce sont des étudiants qui  jouent dans le hall d’accueil où on peut loger à peine 20/30 personnes du public. En revanche, on pose un micro et on rediffuse leurs concerts dans les bassins qui se trouvent juste derrière eux. Derrière la baie vitrée, l’on voit des baigneurs qui écoutent leur concert en faisant quelques brasses. C’est un moment rigolo !

6. La Fontaine antique du Musée d’Argentomagus

Je me rappelle d’Aliénor Mancip à la harpe, Clément Teriltzian à la flûte et Selim Mazari au célesta dans Les Chansons de Bilitis de Debussy. Il s’agit d’un incroyable poème antique qui résonne devant la fontaine antique d’Argentomagus. Le monument est un peu le chef d’œuvre monumental du site. Cela avait créé une ambiance formidable.

7. 8. et 9.  Les jardins de la Grenouille

Nous y avions accueilli le pianiste Alberto Ciccolini qui, malheureusement, est décédé peu après, lors de la première édition. C’était le balbutiement du festival avec une star absolue. Or, Argenton est traversé par la voie ferrée et le concert a eu lieu devant la Halle où l’on entendait le train. Mais Alberto Ciccolini était quelqu’un d’absolument incroyable qui ne s’offusquait pas que le train passe. Ça a été un concert incroyable.

Il y a aussi eu un concert de Michel Legrand qui nous a quitté un an après. Et on a eu la chance d’avoir non seulement un interprète mais aussi un compositeur illustre, qui a écrit des mélodies absolument incroyables. C’est un concert mémorable.

Enfin, je me souviens du pianiste russe Vadim Repin qui a vraiment marqué la mémoire des festivaliers. 

10. Et parmi les concerts gratuit dans les jardins? 

Nous nous rappelons tous du concert de Félicien Brut. S’il est d’origine auvergnate, il est perçu comme quelqu’un du coin après avoir enseigné cinq ans au conservatoire de Châteauroux. Les gens le connaissent. Il est venu après le projet qui l’a vraiment lancé au-devant de la scène et qui lui a permis de se concentrer sur sa carrière de concertiste. C’est le Pari des Bretelles qui raconte l’histoire de son instrument l’accordéon, au travers de la musique classique. Il y a eu un moment incroyable avec le public qui était presque acquis à sa cause, et c’était un moment très touchant ; je me souviens qu’il avait fait monter toute l’équipe du festival sur scène… 

 

visuels :  Clément Sapin (c) Pacôme Bienvenu / Argentomagus Ambiance et Jardins de la Grenouille (c) Mathias Nicolas et Affiche du Festival

Cinédanse : sereine Palucca
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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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