Classique
Cecilia Bartoli met le feu à la Philharmonie de Paris

Cecilia Bartoli met le feu à la Philharmonie de Paris

18 décembre 2019 | PAR Paul Fourier

La soprano italienne a conçu un show étourdissant avec lequel, malgré un répertoire exigeant, elle parvient à captiver et finalement à faire exulter les spectateurs ravis de la Philharmonie de Paris.

Alors que les derniers spectateurs arrivent en nage du (souvent) long périple réalisé pour parvenir à la salle de la porte de Pantin et que l’orchestre commence à jouer l’introduction de Rinaldo de Haendel, un habilleur installe sur les côtés de la scène un portant garni de costumes et une mini-loge de maquillage et habillage. Ce concert s’annonce atypique, étonnant, détonant. Mais peut-on en douter avec la malicieuse, la joueuse Cecilia Bartoli ?
Vêtue d’une redingote noire, d’un justaucorps et de longues bottes, elle arrive tranquillement côté jardin, ouvre la bouche, et déroule une sublime note portée par un souffle interminable. L’entrée en matière est claire ; vous êtes avertis, la virtuose technique de la soprano italienne reste époustouflante.
Ce préalable posé, semble-t-elle nous dire, nous pouvons nous avancer sereinement dans ce voyage proposé dans l’époque du grand castrat Farinelli et de ses contemporains.
En toute logique, le concert débute avec un air de Nicola Porpora qui fut le Pygmalion de l’artiste, le découvrit à Naples, l’entraîna à Londres. LA Bartoli déroulera à la suite, les plus beaux airs, tantôt virtuoses rapides (mais moins que d’habitude), tantôt reflets de la souffrance des personnages interprétés. Il est en ainsi de cette sublime complainte de Giacomelli, moment de grâce suspendue qu’est le « sposa, non mi conosci » où Merope implore sa femme et sa mère de le reconnaître et qui meurt dans un (« je suis) ton espérance » qui fait poindre une larme aux yeux.

Chanteuse virtuose, elle est ; transformiste, elle s’amuse à être, jouant ainsi des ambiguïtés sexuelles de Carlo Broschi, alias Farinelli, comme sur la couverture de son dernier album sur laquelle elle s’exhibe barbue à la Conchita Wurst. Pour interpréter Cléopâtre chez Hasse puis chez Haendel, elle apparaît en reine d’Égypte de pacotille armée d’un long fume-cigarette puis accompagnée par des boys munis d’éventails en plumes d’autruche dignes de Zizi Jeanmaire. Dans un show où l’artiste revendique de retrouver la magie du théâtre, elle esquissera aussi quelques pas de danse ou jouera avec un oiseau lors de la Danza de l’Ariodante de Haendel.
La première partie se terminera comme elle a commencé, avec Porpora, la chanteuse portant cette fois un bustier doré, une longue traîne rouge et livrant un festival étourdissant de vocalises pour un air tiré d’Adelaïde.

En seconde partie, elle déroulera des airs de Leo, Vinci, Caldara et Haendel. La mort d’Abel (Caldara), mélopée lancinante escortée magnifiquement par les violons des Musiciens du Prince-Monaco, est encore un moment hors du temps.
Car la formation dirigée par Gianluca Capuano participe, par un accompagnement toujours sensible, au plaisir de ce show séduisant, mettant en valeur ses rares pièces du répertoire tout en étant totalement complice du jeu de la drôle de Diva. Les talentueux solistes, le trompettiste Thibaud Robinne, le hautboïste Pier Luigi Fabretti et le flûtiste Jean-Marc Goujon se prêtent notamment au jeu avec délectation. Ce dernier éclairera superbement au concerto pour flûte de Johann Joachim Quantz comme Robin Michael, premier violoncelle de l’orchestre, servira magnifiquement l’air tiré de l’ « Ode for St. Cecilia’s day ».
Généreuse, Bartoli donnera quatre bis dont le sublime « lascia la spina » de Haendel.

Endurance, virtuosité, gloire et renommée, voici des mots que l’on peut accoler aussi bien à l’artiste du 18e siècle qu’à son interprète du jour. On raconte qu’alors que l’Empereur d’Autriche reprocha à Farinelli son abus des ornements, celui-ci décida d’adopter « une nouvelle élégance, quasi aristocratique, toute en subtilité et en délicatesse ». Ce dimanche 15 décembre, alors que la ville vibrait dans les soubresauts du conflit des retraites, la chanteuse s’inscrivait dans la même veine, installant, durant un moment, dans ce havre d’amour et de plaisir au cœur du 19e. Un moment divin, tout simplement !

Visuels © Paul Fourier

Pour retrouver les airs du concert, écouter non seulement le dernier disque de Cecilia Bartoli (Farinelli) mais également les précédents (Sospiri, Sacrificium,…)

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Paul Fourier

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