Classique
Aux sources du piano romantique à Cortot, avec Johann-Christoph-Friedrich Bach

Aux sources du piano romantique à Cortot, avec Johann-Christoph-Friedrich Bach

28 décembre 2019 | PAR Gilles Charlassier

L’association La Nouvelle Athènes – Centre des pianos romantiques propose trois concerts en décembre à la salle Cortot. Celui du 18 décembre reconstitue le panorama musical d’un des fils de Bach les moins connus, Johann-Christoph-Friedrich Bach, autour de son voyage à Londres en 1778.

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Les difficultés de transport liés à la grève ne sauraient décourager la musique. Joyau de l’Ecole Normale de Musique, fondée par un des plus grands pianistes et pédagogues français de la première moitié du vingtième siècle, qui lui a d’ailleurs légué son nom, la salle Cortot et son acoustique intimiste, appréciée comme l’une des meilleures pour le répertoire de chambre, accueille en cette veille de fêtes de fin d’année une série de trois concerts de la Nouvelle Athènes – Centre des pianos romantiques, association initiée par Sylvie Brély qui fait revivre, sur instruments d’époque, les premières décennies du piano, et la richesse des expérimentations techniques oubliées par les standards que les grandes salles d’aujourd’hui imposent généralement. Si ce travail de quête d’authenticité est entré dans les mœurs musicales pour le répertoire baroque, il reste encore passablement réservé à la muséographie et à l’enregistrement pour le piano romantique. C’est l’un des enjeux de ce creuset d’artistes, musicologues, luthiers et restaurateurs, que de redonner corps, au concert, à ces couleurs et expressivités au diapason de ce que les compositeurs ont pu eux-mêmes entendre et imaginer – le premier disque enfanté par La Nouvelle Athènes, juste sorti, édité par Son an ero et qui ressuscite une soirée d’un salon romantique parisien sur un Erard de 1838, a d’ailleurs été gravé en public au Petit Palais en juin dernier.

Placée sous le signe d’un des fils les moins connu de Johann Sebastian Bach, le seizième, Johann-Christoph-Friedrich, la soirée du 18 décembre s’appuie sur le voyage que celui-ci entreprit à Londres en 1778, comme un jalon de l’évolution des esthétiques au gré des transformations instrumentales. Le panorama sonore s’ouvre sur trois pièces pour pianoforte que Philippe Grisvard joue sur une copie d’un Silbermann de 1749 réalisé par Kerstin Schwarz. La sonorité claire et déliée magnifie les pastels du Prélude en fa majeur de Kimberger autant que la limpidité polyphonique de la Fuga-Allegro H.100 en fa majeur de Carl Philipp Emmanuel Bach, sobre mais nullement austère, avant un Allegro en mi bémol majeur de Fasch qui développe une délicatesse de sentiment jusqu’aux confins de la pudeur. Aline Zylberajch prend ensuite la place au clavier, avec le ténor et récitant Vincent Lièvre-Picard, lequel déclame l’inquiétude douce et résignée du célèbre monologue du Hamlet de Shakespeare, en traduction française, avant l’adaptation par Carl Philipp Emmanuel Bach dans une Hamlet Fantaisie H.75 en ut mineur où la fragilité du récit ajouté par Gerstenberg répond à une écriture portant les traits des affects pré-romantiques que l’on retrouve dans les aventures de Wilhem Meister de Goethe, dont le soliste nous lit quelques pages avant un extrait des Lieder der Lieber und der Einsamkeit de Reichhardt, Die Nachtigall und die Einsamkeit, mêlant accents pastoraux et élégiaques. A la pianofortiste se joignent la flûte d’Aurélien Delage et le violoncelle de François Gallon pour une Sonate en ré majeur de Johann-Christoph-Friedrich Bach. A un Allegro con spirito alerte succède la belle cantilène d’un Andante – Recitativo distillant une atmosphère feutrée sur un tapis de pizzicati au violoncelle, avant un Rondo scherzo lumineux où, par un changement de registre, le pianoforte imite des harmonies voisines du clavecin.

Après l’entracte, un piano carré londonien Longmann & Broderip de 1795 issu de la collection personnelle d’Aurélien Delage prend le relais sous les feux de la rampe, d’abord sous les doigts de Philippe Grisvard, aux côtés du violon de Roldàn Bernabé, dans l’Andante et le Minuetto tirés de la Sonate en mi majeur d’Abel, où la tendresse tamisée de l’instrument s’allie avec un archet élégant et maîtrisé. Le propriétaire du piano à l’ambitus condensé retrouve cette pièce remarquablement ouvragée dans deux mouvements de la Sonate pour deux claviers W. A. 21 en sol majeur, Allegro et Tempo di minuetto de Johann Christian Bach, où Philippe Grisvard retrouve le Silbermann, dans un dialogue fécond où se distingue un évident sens de la rhétorique et de la complémentarité contrastante des couleurs. Le Larghetto et l’Allegro de la Sonate pour clavier et violoncelle en ré majeur de Johann-Christoph-Friedrich Bach palpitent d’un indéniable sentiment, malgré le déséquilibre de la balance entre la timidité du piano et la pâte plus imposante de l’archet de François Galon – une conséquence probable de la différence d’époque entre les deux instruments. Tous se retrouvent sur la scène de Cortot pour un finale opératique, un air de La clemenza di Scipione de Johann Christian, oeuvre que son frère a vue lors de son périple londonien, « Nel partir, bell’Idol mio », dans une transcription qui privilégie le cisèlement de l’affect au spectaculaire de l’expression, dans le plus pur esprit du raffinement du salon défendu par La Nouvelle Athènes.

Gilles Charlassier

La Nouvelle Athènes, concert du 18 décembre 2019, salle Cortot, Paris

©La Nouvelle Athènes

« Bruce Lee. Un gladiateur chinois » d’Adrien Gombeaud : Enter the Dragon
Schubertiade sur instruments d’époque à Cortot
Gilles Charlassier

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