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Aux limites du possible : Le « maelström rythmique-mélodique » de Ligeti à la Philharmonie de Paris

Aux limites du possible : Le « maelström rythmique-mélodique » de Ligeti à la Philharmonie de Paris

14 mai 2019 | PAR Yuliya Tsutserova

Ce vendredi 10 mai, l’Ensemble intercomtemporain dirigé par Matthias Pintscher interprétait les quatre concertos de Ligeti dans la Grande Salle Pierre Boulez de la Philharmonie de Paris. Un « maelström rythmique-mélodique », selon le compositeur lui-même. Un défi sensoriel, intellectuel et poétique et une nouvelle logique de composition en émergence à travers quatre décennies.

Les quatre concertos de Ligeti, crées par l’Ensemble intercontemporain sous la direction de Matthias PINTSCHER à la Philharmonie de Paris nous engagent dans une réévaluation globale de l’expérience auditive, de la reconfiguration du sens musical, et des possibilités et limites d’un événement sonore. Deux heures de pur « temps suspendu », l’occasion exceptionnelle à se laisser transporter dans une dimension où les règles se reconstruisent au fur et à mesure d’apparition des unités sans précédent, un chef d’œuvre de composition en tant que découverte, réception, reconnaissance. « Je n’ai pas produit de système organisé », avoue Ligeti, « je laisse des sons sortir librement pour que se créent, par organisation spontanée, des agencements tonaux non traditionnels ».

L’Ensemble intercontemporain (créé par Pierre Boulez en 1976) forme un organisme parfaitement unifié à l’écoute la plus vigilante du moindre remuement de l’un de ces membres, un tout corps et âme investi dans la recréation de l’heuristique de Ligeti n’admettant pas d’instant de distraction. En équilibre achevé de concentration, réactivité et flexibilité, il est infatigable en métamorphose perpétuelle qui s’ouvre sur les horizons toujours nouveaux de possibilités inépuisables, son élément humain semblant dissoudre dans les événements auditifs qui dépassent, à chaque moment charnière, la somme des manipulations délibérées de ses ressources instrumentales. Cette sensibilité est essentielle à l’incarnation de la vision de Ligeti, celle de la « dissolution de plusieurs structures élémentaires dans une structure globale, de nature complètement différente ». Le triomphe éblouissant de la maîtrise de l’Ensemble intercontemporain consiste non à son assiduité en la reproduction mécanique des effets bien calculés, mais à son courage et sa confiance en l’irruption d’un flux configuratif spontané, dont les convergences et tourbillons engendrent des entités sans nombre de quelque autre monde possible qui se loge et se répand néanmoins au cœur du notre.

Sébastien VICHARD au piano (Concerto pour piano et orchestre, 1985-1988) est tout aussi vigoureux et leste dans les passages anguleux et saccadés que mélodieux et sensible dans les passages murmurantes ravelesques. Jens MCNAMA au cor (Hamburgisches Konzert pour cor et orchestre de chambre, 1998-1998) est une révélation du timbre lumineux, légèrement texturé et magistralement défini, étonnamment sans la moindre aspérité caractéristique des cuivres. Pierre STRAUCH au violoncelle (Concerto pour violoncelle et orchestre, 1966) brave habilement les vertiges des harmoniques les plus audacieuses et improbables. Enfin, Hae-Sun KANG au violon (Concerto pour violon et orchestre, 1990-1992) se montre d’inébranlable force et endurance face à un concerto qui pousse la gamme de la technique du violon à ses limites.

La première écoute de ces quatre concerts n’est qu’un avant-goût de toute la richesse formelle et poétique qui en émane en des variations de sens et sensation en constante évolution. À nous le privilège d’assister à ce processus de génération dans cette interprétation magistrale, préservée et diffusée dès maintenant sur live.philharmoniedeparis.fr et francemusique.fr.

Photo : Ligeti / Ensemble Intercontemporain / DR

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Yuliya Tsutserova

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