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A Nantes, La Folle Journée est partie « Vers un monde nouveau »

A Nantes, La Folle Journée est partie « Vers un monde nouveau »

06 février 2018 | PAR Victoria Okada

Du 1er au 4 février, La Folle Journée de Nantes a renouvelé des expériences musicales multiples, sous le thème de « Vers un monde nouveau ». Projet du thème de l’« Exil », arrêté il y a quatre ans par son directeur artistique René Martin, a eu récemment une répercussion politique et sociale que l’on aurait jamais pu imaginer alors. Le titre a dû changer, mais le contenu est demeuré intact, pour évoquer des déplacements de musiciens pour des motifs extérieurs imposés ou pour des « exils choisis ».

La 24e édition de la Folle Journée a rassemblé 2 200 artistes invités : 14 orchestres, 26 ensembles de musique de chambre, 13 ensembles vocaux, 70 solistes… répartis sur plus de 300 concerts payants et gratuits en cinq jours (sans parler des concerts et activités hors les murs), dont 80 % concentrés sur le week-end du vendredi 2 au dimanche 4 février. Devant autant de propositions, il faut bien évidemment cibler ses choix de genres, de formations, de périodes de composition… Ainsi, nous avons opté pour le piano et la musique de chambre (y compris de la musique baroque), délaissant des grands orchestres et des chœurs.

Large place aux œuvres du XXe siècle
Le sujet amène naturellement à présenter un large répertoire du XXe siècle, avec la Deuxième Guerre mondiale et la Shoah : il occupe plus de 60 % des œuvres totales proposées, ainsi que des programmes originaux : musiques klezmers et tziganes venues d’Europe de l’Est (le violoniste Pavel Sporcl et Gipsy Way, Sirba Octet…), blues d’Afrique (Barbara Hendricks et son blues band), « Migration » voyage Nord-Sud pour violoncelle, accordéon et chanteurs d’oiseaux, Hollywood Songbook de Hans Eisler (le baryton Stephan Genz et le pianiste Yoan Héreau)…
Le public a entendu deux créations, l’une, mondiale, Oratorio de la compositrice russe Olga Viktorova (né en 1960) par le Chœur Philharmonique d’Ekaterinbourg et l’Orchestre Philharmonique de l’Oural sous la direction de Dmitri Riss, et l’autre, française, Unustatud Rohvad, œuvre chorale du compositeur estonien Valjo Tormis (né en 1930), par Mikrokosmos dirigé par Loïc Pierre, dans le programme « Chroniques des peuples oubliés ».
Parmi les concerts auxquels nous avons assisté, citons-en deux : un récital d’Henri Demarquette et un concert par Gidon Kremer et son ensemble Kremerata Baltica. Très inspiré, Demarquette a interprété en solo les Sonates de Kodaly et de Hindemith, insufflant une ardeur frénétique et une poésie presque romantique à ces œuvres exigeantes et audacieuses. Gidon Kremer a proposé six programmes différents, tous dépassant un simple cadre de « musique classique », dont certains avec le percussionniste Andrei Pushkarev. C’est l’un de ceux-ci que nous avons entendus, avec des œuvres d’Arvo Pärt (Fratre pour violon et orchestre), de Robert Schumann et de Karlheinz Stockhausen. Les Images d’Orient de Schumann (pour piano à quatre mains arrangées pour l’orchestre de chambre) et les Zodiac melodies de Stockhausen sont jouées en alternance, avec une projection, pour chaque pièce de Schumann, de sculptures de galets de l’artiste syrien Nizar Ali Badr, une évocation d’un peuple vivant sous une guerre.

Piano à l’honneur
Le piano est un des points forts de La Folle Journée depuis sa création en 1995. Cette année encore, de nombreux pianistes de différentes nationalités étaient présents, avec un accent sur la jeune génération. Les trois pianistes dont nous avons récemment chroniqué le premier disque, ont donné chacun un récital dans des programmes assez différents de leur enregistrement. Dans son récital constitué de Chopin (Valses), Prokofiev (3eSonate), Rachmaninov (Prélude en ut dièse mineur) et Bartók (Suite en plein air), Tanguy de Williencourt semble déployer mieux son énergie dans Prokofiev et Bartók à travers des rythmes vifs, tandis que dans Rachmaninov, il donne une vision de temps élargi dans les accords denses. Nathanaël Gouin a entièrement consacré son programme à Bartók, Mikrokosmos et la Sonate, dans la continuité de celui de Williencourt car Bartók a composé la Sonate et la Suite en 1926, l’année où il a commencé Mikrokosmos. Dans des extraits de ce recueil, joués chronologiquement, Gouin retrace merveilleusement l’évolution technique et musicale que le compositeur a voulu souligner pour des fins pédagogiques, avant de « déverser » encore davantage son inspiration dans la Sonate. Marie-Ange Nguci a fait preuve de son exceptionnel talent dans Chopin (Introduction et Rondo), Rachmaninov (Etudes-tableaux op. 39, extraits) et surtout, la Sonate n° 6 de Prokofiev. Son interprétation est dictée par une voix intérieure naturelle et exaltée, pour extrioriser une musicalité plus qu’aiguë. Nous avons eu l’impression d’entendre, au troisième mouvement de la Sonate de Prokofiev, la même conception du temps que chez Schubert, celle qui s’étend vers l’éternité.
Autre temps fort du piano : Nelson Goerner a une fois de plus donné à Chopin (deux Nocturnes et la Sonate en si mineur) un souffle à la fois frais, vif et délicat ; Eliane Rayes, pour sa première apparition nantaise, a choisi un programme hors du commun dans un jeu bien affirmé, avec Suite dans le style ancien d’Alexandre Tansmann, Cinq Capricetti d’Ernst Toch, Suite op. 24 de Hans Gál, Eklogen d’Egon Wellez, et enfin, Ballade n° 1 de Chopin. Etsuko Hirose a proposé des Elégies et des Ballades de Rachmaninov, Chopin, Liszt, mais aussi de Sergueï Borthkiewicz et Sergueï Lyapunov ; elle a réussi à insuffler beaucoup de poésie dans ces pièces extrêmement virtuoses. Spécialiste de répertoires rares, Marie-Catherine Girod nous a fait découvrir le compositeur américain Arthur Lourié avec Cinq Préludes fragiles op. 1 (composés à 16 ans) et A Phœnix Park Nocturne.

La musique de chambre pour tous les goûts
Les formations de musique de chambre et des petits ensembles sont eux aussi nombreux et variés à chaque édition. Si les traditionnels violon-piano ou violoncelle-piano ont toujours leur place — dont le magnifique duo Mi-Sa Yang et Jonas Vitaud dans les Sonates K. 304 et 306 ainsi que les Variations sur « Ah, vous dirais-je maman » que Mozart a écrites à Paris —, la présence d’instruments et de formations plus rares est une spécialité à la Cité des Congrès : Quatuor Eclisses (quatuor de guitares), violon-accordéon (Amanda Favier et Elodie Soulard), harpes (Anaïs Goudemard, Sylvain Blassel), trompette et quintette à cordes (Romain Leleu et Ensemble convergence), accordéon-quatuor à cordes-contrebasse (Félicien Brut, Quatuor Hermes et Edouard Marcarez)… Le mandoliniste Julien Martineau et le Quatuor Psophos ont offert de fantastiques interprétations dans des œuvres de Yasuo Kuwahara, de Hans gal et notamment de Raffaele Calace (Concerto pour mandoline n° 2), d’une virtuosité prodigieuse.
Parmi les formations de musiques ancienne et baroque, Ensemble Obsidienne a proposé des chants d’exil au Moyen-Âge, avec alternance de chants, récits (parfois humoristiques) et musiques instrumentales. En commençant par « J’ai un voyage à faire », les pièces jouées étaient regroupées par thèmes : Tristan pour présenter les errances amoureuses, L’emprisonnement, Couvents et monastères, La mort, Le pèlerinage et Les croisades. L’Ensemble Artifice, dirigé par Alice Julien-Laferrière, invite le public à voyager avec un canari chanteur, pour suivre sa péripétie dans l’Europe des Lumières. Au cours de ce concert qui mélange du baroque et des arrangements de Moussorgski (Ballets des poussins dans leur coque) de Fauré (Cygne sur l’eau) et de Saint-Saëns (Cygne), ils présentent une curiosité : une « boîte à seriner » du XVIIIe siècle, une petite mécanique à manivelle, avec des airs très délicats appelés « serinettes » qui imitent des chants d’oiseaux, pour apprendre à chanter… aux oiseaux. L’Ensemble La Rêveuse nous a amène LaProvençale et La Poitevine, mais aussi des Foliesd’Espagne avec des pièces de Marin Marais et de François Couperin, tandis que l’Ensemble Les Ombres nous fait visiter Paris avec Telemann.

Bilan et perspective future
L’édition 2018 de la Folle Journée s’est soldée de nouveau par un succès, avec un taux de fréquentation de 95 % (135 000 billets délivrés pour une jauge de 142 000 billets au total). Le Festival a renforcé des accompagnements pour une meilleure accessibilité, comme des « Subpacs », dispositifs portables permettant de retranscrire la musique par un système de vibrations, dédiés aux personnes malentendantes.
D’avril en septembre, La Folle Journée s’exportera au Japon, à Ekaterinburg et à Varsovie Par ailleurs, il vient d’annoncer la première édition à Tel Aviv en juin prochain.
Enfin, la thématique d’« exils choisis » se poursuit l’année prochaine avec « Carnets de voyages ».

Photos : Sirba Octet, Anaïs Goudemard, Pavel Sporcl et Gipsy Way, Henri Demarquette (lors du concert de clôture) © Marc Roger ; Julien Martineau et le Quatuor Psophos, Ensemble Artifice © Victoria Okada

Bad Vibes: le titre énergisant des M.O qu’il faut à tout prix écouter!
Nouveau(x) Genre(s) à La Manufacture des Abbesses.
Victoria Okada

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