Chansons

Sophie Hunger dénoue notre noir désir

Sophie Hunger dénoue notre noir désir

16 octobre 2018 | PAR Antoine Couder

Longuement ovationnée lors de son concert à la Cigale lundi 15 octobre, Sophie Hunger a proposé une nouvelle interprétation de la reprise de Noir Désir, « le vent l’emportera » qu’elle joue depuis son disque « 1983 », publié il y a maintenant huit ans. 

On lui avait demandé à l’occasion de la sortie de son album « Molécules » s‘il n’y avait pas quelque chose de gênant ou peut-être même de subversif dans cette façon de s’approprier ce tube écrit par l’assassin d’une femme, en l’occurrence Marie Trintignant. Elle avait alors balayé l’argument d’un geste, expliquant qu’elle n’était pas française (elle est Suisse allemande), et qu’au moment où elle avait choisi cette chanson, elle n’était pas au courant de ces histoires locales. Une réponse qui paraît étonnante et un peu incompréhensible, surtout après la tornade mondiale déclenchée par la le mouvement #Metoo il y a un an. Aussi, quand le morceau a doucement démarré, son d’une guitare basse, sèche et minimaliste qui donne le tempo, on sent qu’une brève clameur parcourt la salle. Un cri étouffé. Un « oui et non » un « non mais oui », un moment d’égarement, de stupeur et de tremblements lorsqu’elle commence à chanter, voix forte, concentrée sur le texte, sur ce jeu entre « porter » et « emporter », ce qui bouge et disparaît en même temps. Das wahre bild der vergangenheit huscht vorbei. L‘image du passé nous échappe dès lors qu’on l’aperçoit, elle s’éclipse à jamais dès l’instant suivant (Walter Benjamin). Quelques minutes à peine suffisent pour réaliser ce que fait Sophie Hunger : elle exorcise doucement ces mots, elle lave la chanson de nos démons et la restitue intacte à tous ceux qui l’avaient tant aimé, tous ceux qui jusqu’alors en étaient orphelins. On comprend mieux pourquoi la chanteuse n’avait pas cherché à s’expliquer sur cette reprise ni pourquoi elle a choisi d’y persister. Parce qu’il suffit de l’écouter pour deviner ce qui est possible et ce qui est en train d’arriver  : sauver une chanson c’est aussi une façon de se replacer du côté de la vie, de rouvrir la porte vers un avenir qui semblait sans issue. C’est précisément cette magie blanche qui a opéré hier soir et nous a peut-être (sans doute ?) libérés.

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Antoine Couder
Antoine Couder est journaliste. Il est l’auteur de « Fantômes de la renommée (Ghosts of Fame) », une autofiction portée par l’histoire de la musique enregistrée qui a été sélectionnée pour le prix de la Brasserie Barbès 2018. Son travail explore le lien narratif entre document et fiction et plus particulièrement le thème de la musique, entendue au sens de l’écoute et de l’inspiration qu’elle procure. Il écrit actuellement une fiction anthropologique se déroulant entre l’Allemagne, la Suisse et la France.

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