Chansons

[Interview] Juliette, chanteuse en intégrale

[Interview] Juliette, chanteuse en intégrale

25 novembre 2016 | PAR Hassina Mechaï

Elle vient d’être distinguée par l’Académie Charles Cros, qui récompense chaque année les disques et DVD français. Le Prix Chanson a ainsi été remis à Juliette pour l’ensemble de sa carrière.  C’est la troisième fois que l’artiste est récompensée par l’Académie, après avoir déjà reçu le même prix pour ses albums Irrésistible (1994) et Le festin de Juliette (2002). Une intégrale de ses chansons et inédits est également sorti, rassemblant près de 30 ans de scène en 14 CD. Rencontre avec une artiste décidément « irrésistible ».


TLC : Vous avez déclaré que très jeune vous souhaitiez laisser une œuvre. Cette Intégrale correspond-elle à ce souhait d’enfance ?

Juliette : C’est l’Intégrale de tout ce qui a été enregistré à ce jour, moins quelques inédits et duos. On aurait eu matière pour faire trois CD d’inédits si on avait voulu. Mais ce n’est pas la question de laisser quelque chose matériellement. Quand je dis que je construis une œuvre, c’est aussi par dérision, car ce n’est que de la chanson. Mais, désormais, un chanteur peut avoir un Prix Nobel, ce qui m’encourage beaucoup (rires). Construire une œuvre m’intéresse surtout dans cette idée qu’elle suppose de l’intemporalité des choses.  Je fais de chansons que je souhaite encore écoutables dans des années car je n’y mets rien de l’actualité immédiate. Je ne fais pas de la chanson que pour les gens qui m’écoutent aujourd’hui mais aussi pour demain. C’est parce que je suis aussi une cliente de cette chanson. Ce qui m’a fascinée quand j’ai découvert cet univers est que certaines chansons survivent. La chanson française a un sens par rapport au patrimoine national. Sans en faire des tonnes, et sans se référer à une pseudo identité nationale. Car on sait de toute façon qu’il y a eu des apports étrangers, Moustaki ne serait-ce que lui…

TLC : Ou Piaf et sa grand-mère algérienne…

Juliette : Oui et c’est ce qui est fascinant dans cette tradition française de la chanson : c’est foisonnant. Cela a été de la chanson politique, de revendication…Ce n’est pas d’aujourd’hui. Il suffit de voir les chansons de Béranger au 19eme siècle. La musique était alors un peu mise de côté, elle servait surtout de facteur de mémorisation. Le règne des auteurs-compositeurs-interprètes est très récent dans l’histoire. Au fond, le texte est prééminent dans la chanson française. Pourtant, une chanson qui va marquer les gens dans l’immédiat est surtout une mélodie.

TLC : Oui, mais vous réussissez, vous, un bel équilibre entre texte et mélodie…

Juliette : C’est un peu compliqué car je ne pratique pas, moi, en me disant : « je vais faire une chanson que tout le monde aura sur les lèvres ». Ce n’est pas à moi de le décider. Ce qui m’importe est que ce qui sort de mon atelier soit à 100% ce que j’ai eu envie de dire. Et sans points de fatigue à des moments qui épuisent l’œuvre et peuvent faire tomber l’édifice. Sur le texte produit, je suis assez sévère avec moi-même.

TLC : Mais vous avez eu l’air de dire que la chanson est un art mineur, comme le pensait Gainsbourg…

Juliette : Ce n’est pas grave que ce soit majeur ou mineur. C’est un art populaire, cela est certain. Je comprends ce que Gainsbourg voulait dire et d’une certaine manière, je me demande si cela est grave que ce soit un art mineur. Ce qu’il voulait dire en tant qu’ancien élève des beaux-arts, où une formation de l’art lui était donnée, est que la peinture nécessite un apprentissage. Pour « faire » chanteur, on peut être de génération spontanée : trois accords et c’est parti. La formation de la plupart des chanteurs est d’avoir entendu des chansons. Cela suffit. Ensuite, écrire, c’est son imaginaire, c’est tout…

TLC : Mais ce sont aussi des lectures. Vos chansons sont émaillées de références littéraires.

Juliette : Oui, j’aime ces références. Au fond, c’est très gratifiant, les références, quand on les comprend. Je suis par exemple une lectrice d’un auteur anglais que j’aime beaucoup Terry Pratchett qui émaille ses livres de références à Shakespeare. C’est très drôle. Il fait aussi référence au cinéma, à la pop culture. Quand on les comprend, j’ai l’impression qu’il se crée une connivence alors avec un auteur. J’aime le faire à mon tour, j’en saupoudre mes chansons. La chanson  Le festin de Juliette est emprunté au repas funèbre de Des Esseintes de A rebours de Huysmans par exemple. Même dans la musique, dans les arrangements, je distille des petites notes, arrangements d’œuvres que j’aime bien.

TLC: Vous dites n’avoir pas tout mis dans cette intégrale ; comment avez-vous sélectionné les chansons ?

Juliette : Au bout d’un moment, c’était au timing, selon l’espace imparti. Je tenais à mettre certaines chansons inédites, faites sur scène. Je voulais aussi un ensemble cohérent. Et puis ce n’est pas mon intégrale, car demain je vais continuer à faire des disques encore, ce n’est pas fini. Je suis encore de ce monde (rires). Mais cela me fait plaisir, car voilà 30 ans qu’on dit de moi que je suis la chanteuse que personne ne connait. Pourtant, les concerts sont pleins. Cela a toujours été. Ce qui est plus compliqué est le disque, qui est un objet qu’on fait entrer dans son intimité.

TLC: Mais c’est peut-être parce que vos chansons ne s’entendent pas, elles s’écoutent…

Juliette : Oui, je pense que je fais ce genre de chansons. Ce n’est pas de la musique de fond. Mais je n’ai aucune hiérarchie en cela. En même temps, je rêve d’écrire trois vers et demi et que cela marche. La petite chansonnette qui reste.

TLC: On dit souvent de vous pour vous caractériser « gouaille poétique » ; cela vous convient ?

Juliette : Oui c’est pas mal. Poétique, pourquoi pas, mais je n’ai pas l’impression de faire de la poésie, j’ai l’impression de faire un truc un peu explicatif. Je suis tellement dans le texte que j’écris, à buriner pour que ce soit précis. Gouaille, oui, je vois pourquoi. J’adore faire cohabiter deux choses en même temps. Une forme d’humour, quand on arrive vers ce qui fait mal, on tourne, et on y revient après. Shakespeare, Hugo manient bien cela, une façon de dévier par l’humour le tragique des choses. Cette cohabitation est dans la vie aussi. Il y a là une forme d’élégance.

TLC: Sur scène, vous semblez vous amuser, c’est un vrai spectacle…

Juliette : Oui, c’est mon côté « gouaille », troisième mi-temps. On s’amuse aussi à mes concerts. Je désamorce les choses graves, c’est un spectacle quand même. J’aime cette idée de ne pas assener mes états d’âme mais de rester dans la fantaisie.

TLC: Votre chanson « Rimes féminines » a 20 ans. Qui ajouteriez-vous à ces femmes illustres si vous deviez le faire ?

Juliette : Je ne crois pas que je rechanterais cette chanson en y ajoutant quelque chose. Il y a un recul historique sur ces figures féministes désormais. Mais si je devais le faire, ce serait des personnages qui ne feraient pas de doute sur l’avancée des choses. Ces femmes seraient dans des pays où les choses sont en train de bouger. Mais d’ici, où on les regarde avec tellement de mépris car on imagine que parce qu’elles portent un voile, cela les déconnecte de la réalité féministe. Celles qui font avancer les choses ne sont pas en Europe. Là, on trouve hélas des femmes intellectuelles qui tiennent parfois des propos limites, excluants, sous prétexte de féminisme centré sur l’Occident. Mais je pourrais ajouter Judith Butler aux Rimes féminines pour son travail sur le concept du genre. Il faudrait d’ailleurs songer à écrire des « Rimes transgenres », pourquoi pas…

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Hassina Mechaï

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