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[Interview] Feu ! Chatterton : « La chanson peut être poétique, mais n’est pas de la littérature »

[Interview] Feu ! Chatterton : « La chanson peut être poétique, mais n’est pas de la littérature »

08 septembre 2014 | PAR Bastien Stisi

2012 avait vu la consécration de Lescop et d’Aline. 2013 celle de La Femme et de Granville. 2014 a d’abord vu celle de FAUVE, et est en train de célébrer, depuis la fin du mois d’août, celle de son pendant fou et psyché Moodoïd. En 2015, la scène « pop francophone » verra la consécration de Grand Blanc, et surtout celle de Feu ! Chatterton, ce projet ombré et lumineux qui ne cesse depuis quelques mois de fusionner esthétisme du passé (la poésie ainsi interprétée) et armements du présent (des instrus électriques et synthétiques) au service d’une pop poétique et parfaitement singulière. Arthur, Clément, Sébastien, Raph et Antoine sortent aujourd’hui leur tout premier EP éponyme, et donnent aux semaines à venir un espoir : celui de réconcilier la pop avec une langue française que l’on aura rarement vue maniée avec autant de dextérité et de second degré aussi bien agencé…

Si l’on parle de pop, on accorde généralement une primauté de la musique sur les paroles. Si l’on parle de chanson française, c’est l’inverse. Chez Feu ! Chatterton, on a la sensation qu’il y a un souci de faire les deux : le texte tient évidemment une place centrale, mais on sent aussi l’importance accordée aux instrus…

Sébastien (guitare) : Là tu as exactement défini ce que l’on essaye de faire !

Arthur (chant) : En effet, la musique n’est pas là uniquement pour donner du rythme à des mots. On essaye toujours de trouver un équilibre. Parfois, le sens des mots vient de la couleur d’une instrumentation, d’une musique. Comme dans « Côte Concorde » par exemple, où l’on sent le bleu des vagues, quelque chose d’un peu aquatique. Et inversement, certains textes vont être habillés par la musique qui va en souligner certains aspects. C’est aussi pour ça sans doute que l’on parle de lyrisme dans notre musique.

Raph (batterie) : En tout cas, tous les arrangements sont toujours pensés par rapport à l’histoire que l’on raconte. On se pose toujours la question à un moment de savoir ce que dit le texte, et si l’arrangement sonore est cohérent par rapport à ça. On ne fait pas d’un côté le texte, et de l’autre l’instru.

Comment parvient -on à adapter la poésie à un format que l’on peut parfois qualifier de « pop » ?

Sébastien : Ça dépend vraiment des titres. Le plus souvent, Arthur (qui compose tous les textes) a un texte de base sur lequel on écrit collectivement la musique. Il trouve ensuite une mélodie qui lui permette de s’adapter à la musique. Ou alors, on crée une mélodie « en yogourt » au moment de la composition de la musique, et le texte vient ensuite.

Arthur : Vu comme ça, on pourrait se dire que c’est une composition très « pop ». Mais en fait, le processus de création d’une chanson est très long. On essaye vraiment toujours d’avoir une cohérence entre les deux, un va-et-vient permanent. Au final, c’est le texte qui gagne, mais parce que la musique vient servir le propos et l’enrichit.

Vous revendiquez le fait de faire de la poésie ?

Arthur : On a du mal à le revendiquer. En France, c’est assez délicat. Alors qu’en fait, la poésie est quelque chose de simple, qui ne doit pas nécessairement être une arme de salon emplie d’une violence symbolique. La poésie est là, partout, tout le temps. Elle est dans le hip hop, elle est même à voir dans des slogans publicitaires malgré le cynisme qui peut en sortir. Il y a quelques années, tu vois, je me baladais dans le XXe, et il y avait une pub pour un GPS qui disait : « pour que vous sachiez où vous êtes partout tout le temps ». J’ai trouvé ça terrible. En opposition, ça m’a fait penser à une phrase, issue d’une traduction de Chet Baker dans « Let’s Get Lost », où il disait « sachons nous perdre et venir ».

Arthur, entre cette gestuelle si maniérée que tu adoptes sur scène, et cette manière de prononcer tes textes en les récitant presque, n’y a-t-il pas là le risque de sacraliser encore un peu plus l’exercice poétique, et de l’entourer du voile trop souvent élitiste qu’on a tendance à lui attribuer ?

Arthur : Peut-être, je ne sais pas. En tout cas quand je le fais, je ne me dis pas que je suis en train d’interpréter mon texte d’une manière particulière. Juste, je le dis, et ça sort comme ça. Par ailleurs, il y a parfois des titres qui sont vraiment scandés comme du hip hop, voir de la scansion.

À propos de cette manière de scander le texte, terme de « spoken word », propre à FAUVE dont vous a beaucoup rapproché et dont vous avez fait la première partie durant l’une de leurs séries de concerts au Bataclan, ça vous parle ?

Sébastien : Ça fait effectivement un peu partie de nous. Il faut savoir qu’avant Feu ! Chatterton, on a eu pendant quelques années un groupe de fusion jazz-funk où Arthur slamait justement (Dièse Quintett). Mais dès que tu sors de cette pièce, on va tout effacer pour ne pas que tu tombes dessus ! (c’est raté) Dans certains morceaux de l’EP (comme « À l’Aube »), et aussi dans ceux à venir, il y a en effet vraiment des moments complètement slamés, qui sont assez proches du spoken word.

Arthur : Après, le spoken word, ce n’est pas un art en soi. C’est un outil d’expression. Je pense que tous les mecs qui ont fait de la chanson ont à un moment ou à un autre fait du spoken word. Bashung, Gainsbourg, Patti Smith, Lou Reed, Jim Morrison… La vraie originalité de FAUVE, pour le coup, c’est d’avoir pris le parti de ne faire que du spoken word. Et encore, ils ont des morceaux où ils chantent un peu, leurs morceaux qui sont d’ailleurs à mon sens les plus forts…

Sébastien : Mais justement, quand on a commencé Feu ! Chatterton, on voulait mettre des mélodies sur des mots. Le spoken world ou le slam peut vite t’enfermer dans un format un peu restrictif.

Raph : Oui, d’ailleurs, plus le temps avance, et plus l’on sent que les textes d’Arthur sont composés dans l’optique d’être chantés…

Arthur : C’est que notre poésie n’est pas graphique. Je pense que tout groupe de musique qui se dit : « je vais raconter une histoire en français » prend du temps à différencier la poésie de la chanson. La chanson peut être poétique, mais ce n’est pas de la littérature. Quand j’ai découvert Gainsbourg, par exemple, je me suis dit que je l’adorais parce que j’adorais ses textes. Mais plus j’ai avancé, plus j’ai compris que je l’adorais non pas pour ses textes, mais pour la façon dont il disait ses textes. J’ai cru que c’était un poète, mais non, c’est un chansonnier. Avec Feu ! Chatterton, on n’a vraiment pas l’intention de se prendre au sérieux, et surtout pas de tomber dans l’élitisme comme on en parlait tout à l’heure. C’est très important pour nous.

Clément (guitare et synthé) : Et ça, on s’en est rendu compte le jour où on a rencontré quelques-uns de ceux qui nous avaient aidé à financer l’EP via KissKissBankBank. Ces gens-là ne sont pas tous des littéraires acharnés ou des férus de poésie. Des auditeurs tout à fait « normaux », pas des sorbonnards érudits et un peu élitistes. On a même des gamins de 12-13 ans qui sont fans de « Mort dans la Pinède » !

Pop / Rock / Poésie : on pense de manière un peu automatique à Gainsbourg, à Bashung, à Cantat, à Brel, à Darc…Des mecs qui souffrent, que l’on entend souffrir, et qui le disent. Chez Feu ! Chatterton, par opposition, on n’a pas la sensation de « poésie maudite ». Au contraire, votre poésie apparaît même finalement assez optimiste, presque parfois auto dérisoire…

Arthur : Écoute, tu es la première personne qui nous dit ça, et franchement, ça me touche. Il y a justement un moment de ma vie où j’ai pu un peu être snob et un peu cynique, où je me regardais un peu faire. Où je posais. Ça a été balayé, au moment où je me suis rendu compte que c’était stérile. Grandir, c’est être bienveillant, c’est essayer, je crois, de trouver des choses lumineuses à travers tout ça. La noirceur et l’ironie qui peut y avoir dans cet EP, dont les thématiques sont parfois issues d’expériences adolescentes, ne sont pas tristes. On a même parfois voulu rendre ça léger, « humoristique ». Pourtant,  il faut bien avouer que les moments de création sont souvent liés à des instants de tristesse ou d’échec. Alors forcément, il y a ce risque de se laisser enfermer dans une complaisance pour cette tristesse. Pour moi, c’est une grande bêtise de se dire que l’on est plus créatif à ces moments-là. Si on est optimiste, c’est peut-être pour ça, parce que l’on croit que l’on peut composer des belles choses aussi dans les moments de joie. Si c’est juste pour se complaire dans son petit malheur, je crois que la musique est vaine.

La poésie, on la crée chez Feu ! Chatterton, et on la cite également, et notamment dans « L’heure dense ». « La rose et le réséda » fait référence au poème d’Aragon du même nom, et « langue rimbaldienne », évidemment, à Rimbaud…

Sébastien : Ces citations-là ne sont pas calculées. Je pense que l’on a des pères dans la poésie comme en musique : des textes ou des mélodies qui marquent, et qui forcément réapparaissent à un moment ou à un autre. Sur « La Malinche », par exemple, on peut clairement penser à LCD Soundsystem. Après, si on veut accumuler les noms, on peut citer Radiohead, Television, Talking Heads, Noir Désir, ou plus récemment Grizzly Bear ou Mac DeMarco.

Arthur : David Bowie aussi, période 70. On aime bien d’ailleurs l’idée que ce mec soit parvenu à se renouveler à ce point tout au long de sa vie.

À propos  de « La Malinche », on pourrait presque croire que le morceau est là afin de donner une notification plus « pop » à votre musique…

Raph : Alors non, pas du tout, c’est vrai que c’est clairement celui qui passe le mieux en mode FM, mais c’est un titre que l’on a depuis hyper longtemps et qui est quasiment aussi vieux que Feu ! Chatterton ! Il a trois ans, et était encore plus pop à l’origine qu’aujourd’hui.

Arthur : Oui, à la base, il était presque dance ce morceau ! C’était un truc un peu acid-house, fait pour les dancefloors.

Sébastien : Pour la sortie de l’EP, on a juste remodelé l’instrumental pour rendre le morceau cohérent par rapport aux autres. On l’a un peu « sali ». On avait une batterie électronique dont on s’était servi, avec un son pré enregistré qui faisait « oh yeah ! », en mode dance. C’est devenu le « oh oui » du morceau qu’on connaît aujourd’hui…Mais pour nous, c’est moins naturel de faire des morceaux de ce genre que des morceaux comme « Côté Concorde » ou comme « La Mort dans la Pinède ».

Toutes proportions gardées, votre parcours peut rappeler celui de FAUVE, pour une raison qui dépasse le simple aspect petit phénomène du moment : votre EP n’est même pas encore sorti, qu’il y a déjà ceux qui vous adorent, et ceux qui vous aiment beaucoup moins…

Arthur : Ah oui, il y a des mecs qui déjà ne nous supportent pas ? Ça me plaît ça, j’aimerais bien que l’on soit vraiment clivant ! Du moment que ça ne laisse pas indifférent, ça nous plaît !

Sébastien : En vrai, on n’a vraiment pas la sensation d’avoir un public arrêté encore. Il faudra voir comment ça évolue. FAUVE, leur premier EP n’était pas encore sorti qu’ils avaient déjà 80 000 fans Facebook sur leur page…C’était d’ailleurs assez dingue et une chance formidable de pouvoir faire leur première partie pendant une semaine devant un Bataclan archi complet…

Justement, lors d’un live de Feu ! Chatterton, on a parfois l’impression d’être au théâtre. Il y a évidemment Arthur et ses mimiques de chansonnier réaliste, et puis aussi ces intermèdes entre les morceaux, que l’on pourrait voir comme des entractes, ou des didascalies, tissant le lien entre différentes scènes d’une même pièce…

Arthur : Oui, c’est très juste. Ce que je raconte entre les morceaux, ce n’est pas écrit même si certains morceaux ressortent forcément en fonction des concerts, mais il y a toujours cette volonté de faire rester les gens dans ce même espace.

Sébastien : C’est quelque chose que l’on a travaillé en répet’ : ne surtout pas sortir le spectateur du spectacle qui lui est proposé. Pour l’instant on fait des sets assez courts, donc on trouve que le rythme convient, il faudra voir avec des concerts sur une durée plus longue ! Peut-être aussi que l’on aime ce genre de concerts, où ce n’est pas chanson par chanson et basta. Je me souviens d’un live de Radiohead où tout s’enchaînait parfaitement et où il n’y avait aucune interruption entre les morceaux. C’était parfait.

Vous bossez déjà sur un premier album complet ?

Arthur : Pour le moment, on est sur notre deuxième EP, qui devrait sortir début d’année 2015.

Clément : Ça sortira d’ailleurs avec un court-métrage pour illustrer l’EP. Mais ça ne sera pas comme dans le « Blizzard » de FAUVE, dont le clip était un peu une explication de texte du morceau. Là, on aimerait plus donner libre cours à un réalisateur.

On sait que Feu ! Chatterton n’est encore signé chez aucune maison de disques…où en êtes-vous à ce niveau-là ?

Sébastien : Très honnêtement, on ne sait pas encore, et on va prendre encore pas mal de temps pour y réfléchir ! Les deux premiers EP sont des autoproductions. On verra ce qui devra se passer pour l’album, et surtout, si nos EP fonctionnent autant qu’on pourrait l’espérer !

En concert ce vendredi 12 septembre du côté du Point Éphémère.

Feu ! Chatterton, Feu ! Chatterton, 2014, autoproduction, 19 min.

Visuel : (c) pochette de Feu ! Chatterton

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Bastien Stisi
Journaliste musique. Contact : [email protected] / www.twitter.com/BastienStisi

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