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Chanson : Quand l’archive mimétique fait vendre

Chanson : Quand l’archive mimétique fait vendre

01 mai 2014 | PAR Yaël Hirsch

Dans l’industrie musicale française, le concept le plus génial des dernières années est probablement le projet Génération Goldman. En effet, l’album hommage à la personnalité préférée des français (sondage de l’été 2013) est un hit absolu. Si bien que Génération Goldman 2 a presque taclé Stromae cet automne, écoulant 700 000 disques en une semaine. Mais à voir Tal, M Pokora ou Elisa Tovati réciter poliment leur Jean-Jacques, sur des arrangements à peine remis au goût du jour, on en vient à se demander où est la création. Comment refaire du Goldman « exactement pareil » (mais en moins bien) est-il devenu l’eldorado des jeunes interprètes et de leurs fans?

Bien sûr, la voix n’est pas la même, et de temps en temps on se permet un chuchotement ou un changement de rythme, mais dans sa cabine téléphonique, M Pokora semble vraiment vouloir reproduire son pour son le titre « Envole-moi » d’il y a exactement 30 ans.

D’une génération antérieure et lestée de bien plus de bouteilles, Isabelle Boulay semble tomber dans le même piège de la reprise figée d’exactitude quand elle rend hommage à Serge Reggiani dans son album « Merci » qui doit sortir le 19 mai. Elle qui avait fait sensation en reprenant version piano le Amsterdam de Brel ou même dernièrement en donnant un air de far west au « Souffrir par toi n’est pas Souffrir » de Julien Clerc. Mais soudainement, elle se met à réciter « L’italien » ou « Il suffirait de presque rien », tuant, malgré elle, l’émotion. Même avec une partition resserrée de Bach, un soliste classique apporterait plus de variations… Où est passée la fameuse licence artistique des interprètes? Pourquoi tenter l’exploit absurde de reprendre fidèlement chaque mimique d’un artiste adulé quand le timbre, et le vécu ne sont pas les mêmes ? Et surtout pourquoi se référer ainsi à l’archive de ces artistes qu’on a aimés qui ont disparu?

Une partie de la réponse se tient bien sur dans le rôle majeur que jouent les télé-crochets du type « Nouvelle Star ». Mais en 15 ans et en passant sur NRJ12 l’émission a bien changé. Ainsi, les années 2000 sont celles du triomphe de la sensibilité des jeunes candidats : le lendemain des prestations de Julien Doré (depuis rentré dans le rang) tout le monde commente ce qu’on a ressenti à réécouter « Moi Lolita » ou « Mourir sur scène » revu et transformé par le prisme du dandy à barrette. Et on admire Christophe Willem « La tortue » pour sa version mélancolique et sobre du « I will alwyays love you » que criait Whitney Houston. Au même moment, à la Star’ac, les performances sont plus sages, mais même Gregory Lemarchal met beaucoup de son propre chef pour reprendre le « Sos d’un terrien en détresse« .

Paradoxalement, c’est à la nouvelle star et en 2009 que le tournant archivistique semble s’opérer Et c’est celle qui passe pour la plus « intello » et la plus originale du lot qui crée la tendance. En allant dénicher du Renaud, Camélia Jordana ouvre des boîtes d’archives récentes et les restitue telles quelles. Même quand elle chante du Barbara à cappella chaque intonation de la « femme piano » est respectée. Du coup, le choix est certes original. Mais pas l’interprétation. Et le premier album de la talentuueuse chanteuse est un patchwork créé pour elle par des compositeurs de talent (BabX, Matthieu Boogaerts…) qu’elle interprète à la lettre.

Depuis, de l’eau a coulé sous les étagères d’archives, les majors refourguent  de mieux en mieux leur catalogue à travers la Nouvelle Star : Sophie Tith reprend Bashung tel quel et tout cru, tandis que les portes des reprises copies conformes s’ouvrent aussi à des non chanteurs avec les jeunes idoles des adolescents qui ont aussi fait  « danse avec les stars  » ou des mannequins idoles (Baptiste Giacobini). Et c’est ainsi que l’archive réconcilie les ados fans de Tal ou Zaz et leurs parents qui en sont restés à Goldman et Renaud. Et peuvent les retrouver tels quels, une génération après: Magie de l’archive qui arrête le temps!

Quand eux férus de reprises qui font de vraies propositions artistiques, ils devront aller aussi haut que la villa Médicis pour trouver une variation récente, géniale et en italien de l’indémodable « Riders on the Storm » des Doors. Pas sûr que les 12-16 ans se ruent sur l’album. Mais merci à Claire Diterzi pour cette touche de présent dans un monde figé d’hommages en forme de statues de sel.

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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