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Break my soul : pourquoi le single de Beyonce fait autant d’effet ?

Break my soul : pourquoi le single de Beyonce fait autant d’effet ?

29 juin 2022 | PAR Zoe Grandjacques

Beyonce sort Break My Soul où elle chante « I just quit my job (…) damn they work me so damn hard » (« je viens de quitter mon travail (…) putain ils me faisaient travailler tellement dur ».) Une chanson qui résonne particulièrement au point de susciter un mouvement de « grande démission ».

Un single qui fait démissionner 

Beyonce avait dit en interview pour Vogue vouloir revenir avec Break my soul dans les clubs de sa jeunesse. En effet, ce single qui précède son album Renaissance prévu pour le 29 juillet, s’accompagne de rythmes et sonorités house des années 90’, qui se prêtent volontiers au voguing. Le voguing c’est un style de danse urbaine socio-politique, né des milieux noir-américains LGBT. C’est donc avec un air profondément lié à une histoire militante que la reine du RnB chante des paroles dans l’air du temps de la démission.

« Now I just fell in love, and I just qui my job. I’m gonna find new drive. Damn they work me so damn hard. Work by nine, then off past five. And they work my nerves that’s why I cannot sleep at night». (Maintenant je viens de tomber amoureuse, et de quitter mon travail. Je vais trouver un nouveau but. Putain ils me font travailler trop dur. Au travail à 9 heures, puis fin après 17 heures. Et ils me tapent sur les nerfs, c’est pour ça que je peux pas dormir la nuit). Le tout sur un sample de Big Freedia (Explode) qui scande «Release your anger/ Release your mind/ Release your job/ Release your time» (libère ta colère, libère ton esprit, lâche ton travail, libère ton temps).

Et les paroles ont une résonance indéniable puisque le 23 juin, soit deux jours après la sortie du titre, le site The Face publie cinq témoignages de fan annonçant avoir donné leur démission dans la foulée. «J’étais associée senior pour une entreprise faisant partie des Fortune 500 (la liste des plus grandes compagnies américaines, NDLR), explique Katt, 30 ans. C’est difficile de décrire ce que j’ai ressenti en écoutant le morceau ! Cela ressemblait beaucoup à un signe. Je tournais en rond depuis un certain temps, je me sentais très fatiguée et malheureuse.». Vianna, 22 ans confirme : «C’était une bouffée d’air frais de sa part (…) Je me sens super détendue maintenant que j’ai quitté mon emploi. Je ne serai plus obligé de vivre ma vie quand le soleil est couché, et je peux avoir mes doses régulières de vitamine D, comme je n’ai pas à dormir pendant la journée. Je prévois d’être dehors tout l’été, à danser sur son album.»

Et sur les réseaux les internautes s’en amusent :

La grande démission

Et si ce single fait autant d’effet et résonne de la sorte c’est qu’il s’inscrit dans une période troublée dans le rapport des individus à leur travail.  Selon le Département du travail des États-Unis, plus de 38 millions d’Américains ont quitté leur emploi en 2021.Une tendance qui se poursuit en 2022, comme le soulignent les derniers comptes-rendus du Bureau américain des statistiques du travail. En France aussi, les démissions sont en hausse de +20% entre juillet 2019 et 2021, avec 89% de ces démissions qui seraient liées à un épuisement professionnel selon la DARES.

Plus qu’une grande démission, il semble que l’on traverse une période de « grande résignation ». Après le COVID, les confinements, dans une période d’angoisse environnementale et géopolitique, il semble que les salariés traversent une période de perte de sens dans leur travail. Le COVID y a contribué grandement avec l’arrivée du télé-travail et une soudaine prise de conscience du temps consacré au travail, à l’instar de la présentatrice Christi Paul, présentatrice CNN, qui a démissionné en direct ce week-end pour passer plus de temps avec sa famille. Aussi, un recul permis par la pandémie qui provoque soudainement une envie de développer d’autres loisirs ou une prise de conscience de la précarité de l’emploi.  Aussi, les questionnements sur l’écologie notamment font ressortir avec une dimension jamais vue l’aspect dérisoire d’adhérer à un système qui touche ses limites, on se souvient de la récente démission des étudiants d’Agro Paris Tech. 

 

Alors, lorsque le travail ne fait plus de sens, « Break my soul » arrive comme une bouffée d’air frais dans la pop culture saturée de singles capitalistes glorifiant le travail acharné et l’abondance d’argent. 

Fin de la période d’essai pour la girlboss

Le terme girlboss est un néologisme popularisé avec la publication, en 2014, du livre de Sophia Amoruso, créatrice de NastyGal. Une girlboss c’est une femme qui réussit dans des sphères masculines. Dans l’histoire du féminisme cette nouvelle icône arrive comme une promesse d’émancipation par le travail et cette figure est glorifiée à outrance dans la pop culture surtout américaine, comment oublier Britney qui nous explique en 2013 que si l’on veut une Maserati, être sexy en bikini we better work (bitch), et qu’on arrête pas, qu’on soit une championne. Les États Unis transforment dans les années 2000, le mythe du self made man en self made woman. Et le trope se répand partout, Kim Kardashian donne comme conseil pour les femmes de « bouger nos putains de fesses et de travailler », l’émancipation de la femme se fait par l’argent, par le travail, par la réussite sociale. La girlboss est née et s’habille surement en Prada.

Mais ce que Daisy Letourneur rappelle très justement dans son livre On ne naît pas mec est que « le rapport des femmes à la masculinité ça peut être aussi, quand elles y sont autorisées, d’en adopter les codes. » mais que même lorsqu’elles « parviennent à incarner des bribes de la masculinité hégémonique, elles vivent sous la menace permanente de se voir brutalement renvoyées à leur féminité ». Être une girlboss, autant que croire au self made man américain, c’est oublier les dynamiques sociales qui s’opèrent à l’intérieur du système, pas si parfait, de la méritocratie. Et si pendant dix ans, la pop culture a glorifié une femme en costume, qui reproduit au féminin les mêmes dynamiques de domination et d’abus classique au sein d’espace de travail super-libéraux, cette figure commence à se craqueler à la lumière de ces échecs émancipateurs. 

Et si Beyonce a marqué une génération en nous expliquant que celles qui dirigent le monde c’est les filles, elle revient maintenant avec un single bien plus intéressant sur la place de nos âmes dans un système qui glorifie la réussite sociale, l’ascension et le paraître.

La girlboss est morte, vive la girlboss !

Est-elle vraiment morte ? Car si la girlboss faiblit quelque peu, une autre plus insidieuse l’a remplacée. Depuis quelques années, toute la lumière est sur le self love, le body positivisme. Des messages d’acceptations bienveillants, qu’on entend à la radio avec la voix de Lizzo, mais qui laissent parfois perplexes. Plus besoin de gravir les échelons et d’être un PDG autoritaire pour être une femme accomplie, en revanche il faut s’aimer, un culte du moi est en marche mais il n’est pas sans implications financières. Avec le féminisme, on ne peut plus faire acheter aux femmes en leur promettant un teint, une lingerie, un corps impeccable pour leur mari, non, on a fait mieux et plus insidieux, tout cela mais pour soi même.Dans ce culte du beau et de l’apparence, le capitalisme mène encore la danse. Alors quand Beyonce vient parler d’âme, c’est un souffle nouveau. Si elle n’est pas la première voix féminine à s’élever sur les défauts de la success story que l’on nous vend, elle reste cependant une voix forte qui détonne soudain avec le paysage musical ultra-populaire glorifiant le supra-capitalisme. Pas question d’être belle en Bikini, de faire ses ongles, d’avoir de l’argent à ne plus en pouvoir, juste être amoureuse, libre et en paix avec son âme. Des messages de vie bien plus simple et plus que d’être encouragé à être « that bitch » super riche comme Yung Baby Tate nous le répétait toute l’année dernière avec sa musique I am, virale sur Tiktok. Un retour aux sources, à l’amour et à l’âme qu’on nous brisera pas, voilà pourquoi ça résonne autant avec une population en perte de sens. 

© Visuel Kristopher Harrishttps://www.flickr.com/photos/thekrisharris/27394364042/in/album-72157668964165491/

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