Musique

Bouffeuses de micro : rappeuses dans un monde d’hommes

05 mars 2010 | PAR Gary Serverian

En 1990, sur le morceau It’s a Man’s World, tiré de l’album Amerikkka’s Most Wanted, Ice Cube invitait, l’espace d’un featuring, la rappeuse YoYo pour évoquer non sans ironie la condition des MC féminines et le rôle que celles-ci avaient à jouer dans le microcosme hip hop de l’époque. Vingt ans après, et malgré le développement du mouvement rap, cette thématique reste d’actualité. Bien qu’issu des minorités le rap peine encore à accueillir ses minorités.

Comment exister en tant que femme dans un genre musical qui, de fait, encourage la misogynie ? Chaque rappeuse doit se positionner par rapport à ce constat. Car si tous leurs collègues masculins ne sont pas misogynes, la plupart le sont. Le rappeur moyen véhicule une vision réactionnaire de la femme. Une vision qui sépare les « filles que l’on respecte » de celles que l’on déconsidère en raison notamment de leur (présumée) vie sexuelle débridée. S’opposent la « fille bien » et les « bitches » chères à Snoop Dogg.

« Pour les pucelles/ Celles qui puent pas d’la chatte, des aiselles/ Qui prennent soin d’elles/ Font la cuisine, la vaisselle/ Qui ont fait le mariage hallal ( mariage religieux ) » Rohff

Celle que l’on respecte est celle qui « se respecte ». Et, quand on est une fille en quartier populaire, la définition du respect de soi reste souvent confinée au sein du domicile familial. Elle s’accorde avec les tâches ménagères. La fille qui « se respecte » assiste sa mère, s’occupe de ses frères et soeurs, et limite ses contacts avec les garçons.

A l’inverse, la « cochonne » est plus portée sur les sorties et vit sa sexualité de façon décomplexée. Cette grille de lecture masculine de la condition féminine, telle qu’elle ressort dans les textes de rap, est essentielle car c’est à travers ce filtre que seront interprétés les comportements des rappeuses. C’est aussi par rapport à cette dichotomie qu’elles se positionnent. A travers l’image que les MC féminins renvoient d’elles-mêmes, image qu’on leur impose, on peut distinguer différents profils.

Casey

Premier d’entre eux, l' »asexuée ». Casey en serait l’archétype. La rappeuse cultive une attitude de « bonhomme ». Au point que, physiquement et dans le choix de ses tenues vestimentaires, la confusion des genres devienne évidente. La MC du « 9.3. » est tout sauf une pin-up et sait muscler son discours.

« Les minettes du R’N’B avec leurs amourettes/ Je l’aime, il m’aime et il m’a conté fleurette dans les pâquerettes / Autant m’ouvrir les veines, me faire sauter la tête/ Me cramer la plante des pieds avec des cigarettes »

Mais la forme n’est cependant pas en reste. Son flow agressif et dur cogne l’instrumental. Se revendiquant de la tradition originelle du Hip Hop, qui faisait du discours social l’une des ses préoccupations centrales, Casey met ses talents d’écriture au service de cette forme rugueuse qu’elle affectionne. Maniant l’allitération avec brio, la rappeuse a su s’imposer parmi les cogneurs du Hip Hop français. Ce milieu fermé au sein duquel gouaille et force physique prédominent. Au sein de ce microcosme l’appartenance sexuelle de Casey est éludée, ignorée. Et ce parce qu’elle fume, boit, charrie … mais surtout rappe comme un « lascar ».

La MC du « 9.3. » est une sorte d’OVNI au sein microcosme des rappeuses françaises. Et aux États-Unis non plus, personne ne se rapproche de son profil. A part peut-être Queen Latifah, l’équivalent de notre  Juliette version hip hop US. Dotée d’un physique de déménageur, la new-yorkaise est surtout connue pour avoir posé les premières pierres ayant permis l’éclosion de la scène féminine outre-Atlantique. Si des rumeurs sur ses orientations sexuelles se propagent par le mécanisme du téléphone arabe ( de jolies jeunes filles défileraient dans son appartement), Queen Latifah préfère laisser parler son flow. Et gare au MC qui lui demanderait de « rester à sa place », en la renvoyant à son statut de femme. On risquerait de le retrouver dans l’Hudson River, un micro enfoncé dans la gorge.

Entretien avec le rappeur Bouga, dans lequel Casey expose les thématiques qui lui sont chères et répond, à sa manière, à ceux qui s’interrogent sur son orientation sexuelle.


Cosca TV Émission 43- Casey
envoyé par luciano75. – Clip, interview et concert.

Le second profil, celui de la « cochonne », est l’antithèse de l’asexuée. La « bitch » se revendique en tant que telle. C’est à dire qu’à la manière de certains rappeurs, Lil Kim, Remy Martin ou encore Foxy Brown mettent en avant, dans leurs textes, une certaine forme de sexualité débridée et agressive. Si leurs collègues masculins se présentent généralement comme des mâles dominants, notamment dans leur approche de la sexualité, certaines rappeuses retournent ce rapport de force à leur avantage. A leur tour elles soumettent et se transforment en mante religieuse. 

Les traductions ne sont pas littérales, mais restent dans l’esprit…

« I got my eye on the guy in the Woolrich coat/ Don’t he know Queen Bee got the ill deep throat?/ Uh! Let me show you what I’m all about/ How I make a Sprite can disappear in my mouth »

« Jsuis en train de mater le lascar au cuir stylé/ J’imagine qu’il a pas capté que j’étais une gorge profonde/ Attend, laisse moi faire/ Je vais t’avaler ça tranquillement »  Lil Kim

« Buttnaked dressed in nothing but pearls/ You wanna meet me cause ya, know I’m freaky/ And ya, wanna eat me cause ya, say I’m sexy »

« Nue, parée d’un simple collier en perles/ Tu veux qu’on s’attrape, parce que tu sais que jsuis une cochonne/ Et tu veux me lécher la chatte parce que tu me trouves sexy » Lil Kim

D’ailleurs si la fellation est l’acte sexuel auquel font le plus souvent référence les rappeurs, les « bitches » mettent régulièrement en avant leur goût pour le cunnilingus.

Clip du collectif Terror Squad, à la fin duquel le « boyfriend » de Remy Martin a l’air très occupé…

Si le discours de ces rappeuses est toujours suggestif et souvent vulgaire, leurs tenues vestimentaires sont rarement raffinées. La mini-jupe, les talons hauts et le rouge à lèvre rose forment la Sainte Trilogie de ces « cochonnes » décomplexées. Sexy, limite vulgaires et provocatrives, elles n’hésitent à poser dénudées dans certains magazines et exhibent leurs courbes généreuses dans des clips que se repassent en boucle les hip hopers du monde entier.

Car oui, ces « bitches » sont américaines et donc avant tout des superstars. Rompues aux rouages de l' »entertainment » à la sauce US, elles ont vite compris que pour infiltrer l’industrie musicale et éventuellement se remplir les poches, il fallait investir un créneau. Un créneau si possible sulfureux. Le sexe fait vendre. C’est une évidence. Alors s’il faut poser en tenue légère sur la pochette de son album, ou insulter sa rivale par disques interposés, à la manière des « beef » (embrouilles) chères à leurs collègues masculins, pour booster ses ventes la « bitch » le fera. Si Lil Kim dit de Foxy Brown, qu’elle est une « industry bitch » ( pantin de l’industrie musicale ), il semblerait qu’elles en soient toutes les deux « maquées » par ses magnats. Alors réelles « bitches », ou fausses « cochonnes »? Ces rappeuses au physique de playmates sont avant tout de redoutables MC. Et c’est bien là l’essentiel.

Foxy Brown

Parce que la vie est bien faite, il existe, entre ces profils paroxystiques, un juste milieu qu’incarnent les « females MC ». Si elles souhaitent être reconnues avant tout en tant que rappeuses, et donc pour leur habileté à manier le microphone, ces dernières n’hésitent pas à mettre en avant leur statut de femme. Et même si MC Lyte, Princesse Aniès ou encore Lady Laistee évoluent dans un genre musical gonflé à la testostérone, elles ne veulent pas s’asseoir sur cette identité constituante. Contrairement aux « bitches », ces « female MC » ne mettent pas nécessairement leur physique en avant. Si elles portent aussi des talons hauts, ces rappeuses les troquent régulièrement pour des tenues plus en adéquation avec le mode de vie urbain du hip hoper traditionnel. Elles ont donc contribué à rendre populaires les gammes street-wear féminin de certaines marques spécialisées.

 

« Hé mec, confond pas mon fond et mes formes…Loin d’être une Lil’Kim, juste une femme qui rappe sur un beat clean » Princess Anies

A travers le rap, la « female MC » cherche aussi à s’affirmer. Au sein de son quartier et dans un univers musical où certaines caractéristiques considérées comme strictement masculines, telles que la force physique, sont particulièrement valorisées. Cette affirmation de soi passe aussi par des thèmes qui leur sont propres ( même s’ il existe des thématiques tranversales ). A travers leurs morceaux, elles se demandent notamment : comment s’imposer dans un genre musical où la mysoginie est poussée à son paroxysme et où toute évolution est suspecte, car considérée comme la résultante d’une promotion canapé? Les « female MC » s’interrogent aussi sur les relations familiales ou sentimentales et évoquent parfois leur grossesse…

« Lock this down like its supposed to be/ The pioneers wonder years L Y T E/ Oh yeah she’s back/ The industry need that/ Now pay attention to her/ I told yall to listen to her/ Yeah lyte shes back/ The female g-rap/ Been in the limelight/ Baby girl get your mind right ».

 

« T’as capté le truc/ Les vieux dla vieille, l’époque dorée/ C’est l’retour d’MC Lyte/ On a besoin d’elle/ Alors écoute la/ T’as compris/ Lyte/ Le retour de la version féminine de G Rap ( légende du rap new-yorkais )/ Sous le feu des projecteurs/ Ma puce fait ton truc ». Shabeeno rappeur au sein du groupe NYG’Z. Dans le refrain du morceau il rend hommage à la carrière à la carrière de MC Lyte.

 

Princess Anies
« Respected by many and any that want to test/ Bring them timbos and leave home that pretty mini dress/ Im a Viking/ Im fighting/ Until the death of me/ As God blows breathe in me/ I leave the legacy ». MC Lyte

 

« Respecteé de tous et notamment de ceux qui la ramènent/ Sort les Timberlands et laisse ta mini-jupe chez toi/ Jsuis une Viking/ Jme tape jusqu’à la mort/ Tant que Dieu m’insufflera un souffle de vie, je continuerais à marquer l’histoire »

Bien qu’il existe certaines thématiques strictement féminines, elles restent marginales. D’ailleurs on ne saurait y cantonner le répertoire de ces rappeuses qui certes s’en nourrit mais pour mieux les dépasser. Car quand elles troquent leurs talons hauts pour des Timberland, c’est avant tout pour bouffer du micro. Et à ce petit jeu seul le talent compte.

MC Lyte, Wonder Years

Damien Saez censuré
Gossip et Phoebe Killdeer à la Flèche d’Or
Gary Serverian

2 thoughts on “Bouffeuses de micro : rappeuses dans un monde d’hommes”

Commentaire(s)

  • Diantre, Fat Joe est vraiment répugnant. Peut-être autant que Big Pun.

    mars 8, 2010 at 14 h 54 min

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