Musique

Anselm Kiefer : Requiem pour un vieil artiste

09 juillet 2009 | PAR Yaël Hirsch

Pour fêter son départ et les 20 ans de l’opéra Bastille, Gérard Mortier a donné carte blanche à l’immense plasticien Anselm Kiefer. Celui-ci a donc engagé le compositeur Jörg Widman et planté le décor d’une fable germano-biblique : « Au commencement » (Am Anfang).

kiefer2Si pour son couronnement au Grand Palais lors de « Monumenta » en 2007, l’artiste allemand, avait montré toutes les gammes de son savoir-faire, ce « Commencement » musical est à la limite de l’irrespect pour un public qui a du mal à remplir la salle et encore plus de mal à ne pas en partir avant la fin des litanies.

Dès le début, la pièce tombe à plat sur une grande toile en premier plan qui ressemble à une parodie d’Anselm Kiefer et représentant une mappemonde jaune affligée d’un croissant fertile dessiné maladroitement.  Par dessus, la voix de Denis Podalydès – pour une fois pas convaincu du tout- lit un texte plus que médiocre (le seul non tiré de la Bible) sur Ninive, Babylone, …. Berlin!

Pour le décor, Kiefer n’a rien crée, reprenant ses grandes tours mi-Babel mi-Auschwitz  stockées dans son atelier de Barjac, et les posant sur une scène qui ressemble à ses tableaux de constellations. La scène est vide, sauf quelques « Trümerfrauen » (ces femmes qui reconstruisaient Berlin avec les main en 1945) aux allures de déportées faisant cliqueter inlassablement une heure et demie durant des pierres. Une pauvre comédienne  Geneviève Boivin (Dominique blanc s’est décommandée) est sensée représenter la Chekhina d’une voix d’autant plus grandiloquente qu’elle ne comprend pas trop le texte de l’Ancien Testament qu’elle énonce.  Absolument rien à signaler du côté de la musique post-Deuxième Guerre de Jörg Widman, sensée être dérangeante. On attendait du Zimmerman, on attendait du Zorn, et on écoute une vague soupe de déséquilibre.

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Le texte même d’explication du projet d' »Am Anfang » ne tient pas la route. Kiefer a transformée la Chekhina, qui dans la tradition mystique juive, est la présence de Dieu dans le monde, en incarnation « du peuple juif élu et banni« , c’est-à-dire aussi en celle du peuple allemand maudit et condamné à entrechoquer des pierres.

« Au commencement dit l’accablement d’un monde, affairé à dénouer les drames pour mieux recréer un espace vide. Un espace constitué d’atomes, qui nous permet de juger avec sérénité de ce qui adviendra, de discerner l’horizon où nous réfugier, d’anticiper l’adieu »

Nous savons tous que c’est le choc de l’Allemagne détruite où il est né  et la conscience de ce qui s’est passé sous le Troisième Reich qui ont forcé Anselm Kiefer à créer. Mais dès le début, avec ses happenings où il faisait le salut hitlérien, Kiefer a toujours été ambigu. L’adhésion à une théologie négative lui a permis de conserver la force d’une transcendance, mais d’égaliser et donc d’annihiler tout ce qui existe.  Ainsi le texte n’est-il constitué que d’oxymores; l’espace scénique doit « être vide » parce qu’il est « constitué d’atomes »; on est d’autant mieux protégé qu’on est accablé etc… Cette manière de renvoyer le rien au tout, le tout au rien, et finalement les deux à un néant qui en vient à mystiquement nier Dieu n’a été que renforcée quand Kiefer  s’est tourné vers la kabbale. L’artiste ne donne pas l’impression de vouloir étudier les textes de cette kabbale : il préfère se laisser envoûter par les mots et nous faire partager son envoûtement.

Esthétiquement, cette position est une impasse. Quand tout est dans tout et le rien aussi, rien ne se créée vraiment et probablement, Kiefer n’a vraiment rien créé depuis la fin des années 1990, Monumenta fasiant office d’inventaire. Un peu dommage pour un artiste de 64 ans! Et éthiquement, ce qu’il nous montre est simplement inacceptable, si tout se vaut, le malheur comme le bonheur, le tout comme le rien et le mal comme le bien, alors à quoi bon se rappeler les Trümmerfrauen? On peut aussi bien continuer de crier « Ninive » dans le désert pour le restant de ses jours. Ce qui n’est pas la voie la plus sûre pour tenter d’agir de manière à ce que ni Auschwitz ni Dresde ne se reproduisent.

« Am Anfang » peut laisser l’impression que Kiefer se moque de son public, mais en réalité le fiasco est bien plus profond : l’artiste est enfoncé trop loin dans sa mystique pour en rapporter quelque chose à ses contemporains.

« Am Anfang« , jusqu’au 14 juillet, vendredi, samedi, lundi, 20h, mardi, 19h, Opéra Batille, 120 rue de Lyon, Paris 12e, m° Bastille, 5, 20 et 30 euros. 

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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