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Âme secrète de Chopin : intégrale des Nocturnes par Bruno Rigutto

Âme secrète de Chopin : intégrale des Nocturnes par Bruno Rigutto

19 mai 2020 | PAR Victoria Okada

À l’automne dernier, Bruno Rigutto, grand pianiste et pédagogue mondialement reconnu, a sorti un double CD avec l’intégrale des Nocturnes de Chopin. En plus des dix-huit pièces publiées en huit recueils dans le vivant du compositeur, le pianiste présente également les trois œuvres posthumes et place toutes les vingt-et-une pièces dans l’ordre chronologique. Rencontre.

Vous avez enregistré les Nocturnes de Chopin quarante ans après les avoir gravés. Pourquoi vous avez choisi les Nocturnes ? Est-ce un retour à quelque chose ? Ou une sorte de bilan ?

Je les ai choisis d’abord parce que les Nocturnes de Chopin constituent un cycle complet. J’aurais pu faire un disque avec des Scherzos, des Ballades ou autres pièces du compositeur, mais avant tout, j’aime bien l’ambiance du mot « nocturne ». La nuit, il y a des angoisses, des tristesses, des joies ou des rêves…. il se passe beaucoup de choses dans l’obscurité de la nuit. Pendant le sommeil, on rêve de quelque chose mais on ne s’en souvient pas au réveil. Il en reste cependant une image. Donc, les Nocturnes, c’est comme si on pénétrait dans le secret de l’âme que Chopin a voulu donner. Plus que dans les Ballades ou les Sonates où il a fait quelque chose de plus démonstratif, les Nocturnes, c’est comme si on va à l’intérieur de son être, comme si on perçait son secret. Or, on n’a pas compris beaucoup de choses chez Chopin, malgré notre connaissance sur sa biographie. Les Nocturnes sont ses poèmes, comme ceux d’Apollinaire, de Rimbaud, de Tchekhov ou de Pouchkine… Quelque chose de très secrets, que seules les personnes qui sont dans le même état d’esprit peuvent comprendre véritablement.

C’est pour pénétrer dans le secret de son âme que vous avez réenregistré les Nocturnes ?

Je ne dis pas que j’ai tout compris. Vous savez, c’est en m’entendant jouer des Nocturnes que Samson François m’a introduit chez Pathé Marconi, il y a quarante ans. J’ai alors beaucoup aimé les enregistrer. D’habitude, on joue quelques Nocturnes dans un concert, parfois juste une pièce, parfois deux ou trois… Mais on n’en présente que très rarement l’intégralité. Et récemment, je me suis dit que je suis arrivé à un âge où ma sensibilité est devenue plus fine, plus vraie, oui, surtout plus vraie, pour comprendre un homme qui a souffert. Disons que ma vie a maintenant vécu de nombreuses choses qui me permettent de mieux le saisir.
Cela m’a également permis de comprendre sur le plan du toucher, de faire des progrès quant à la qualité et au contrôle. C’est cela qui m’a véritablement intéressé. Samson disait toujours que chaque doigt, c’est une vie. Donc, si j’arrive à contrôler mieux les doigts qui correspondent au cœur du compositeur, je dirai que j’ai peut-être fait des progrès. C’est cela que j’ai envie d’expérimenter avec cet enregistrement.

Vous avez parlé de l’âme de Chopin qui est, comme certains d’autres génies, mort jeune, à 39 ans. C’est même extrêmement jeune pour nous, qui vivons au 21e siècle. Quand vous jouez ses œuvres alors que vous avez largement dépassé l’âge où il a disparu, que ressentez-vous ?

Excellente question ! Des compositeurs comme Schubert, Mozart ou Chopin, ils avaient une maturité, une sorte de vieillesse dans son domaine, comme s’il avait connu 25 vies auparavant. Mendelssohn a composé des symphonies à cordes à l’âge de 12 ou 13 ans… 13 ans ! Mon Dieu ! Liszt a déjà écrit des chefs-d’œuvre à l’âge de 22 ou 23 ans. À côté de cela, nous ne sommes rien ! C’est pour cela que ma vie de musicien est remplie de respect. Respect vis-à-vis de ces génies, face à la profondeur de leurs vécus intenses.
Quand je joue les Nocturnes de Chopin je me dis : « Cet homme a tellement souffert que bien qu’il soit mort très jeune, il avait certainement 90 ans dans sa tête. Je ressens cela profondément. Quant à moi, j’ai perdu ma mère lorsque j’avais 14 ans. Par ce fait, toute ma vie avait mûri très vite. J’ai appris à ce que représente la difficulté. Quand je fais quelque chose, j’ai toujours ressenti en moi que c’est peut-être la dernière fois. Et à chaque fois que je donne un concert, vraiment à chaque fois, je m’efforce d’être vrai et profond, parce que peut-être qu’après, il n’y aura plus de concert. Cela me rapproche de ses compositeurs.

Aujourd’hui, avec le COVID-19, cette situation est devenue un peu la réalité, avec le fait que tous les concerts sont suspendus. Comment passez-vous cette période inédite ?

J’ai remplacé cette absence de concerts par une relecture de partitions déjà jouées. Et surtout, je prends le temps de lire et de travailler beaucoup sur d’autres œuvres que je connaissais mal. J’ai fait énormément de cours par Skype et WhatsApp pour mes élèves japonais, coréens, italiens… J’ai lu beaucoup de poésie, j’en ai composé un peu aussi. Mais le problème, ce sont les voisins qui sont en télétravail chez eux et ne supportent pas le piano !
Nous espérons tous que quelques concerts se maintiendront en août et en septembre. Entre autres, je devais jouer eu Festival de la Roque d’Anthéron en août. Je ne sais pas encore si cela peut se faire. Cette situation est très désolante pour tous les jeunes que je soutiens : Jérémie Moreau, Josquin Otal, Rodolphe Menguy, Gaspard Thomas, Maxime Albertini, Sayoko Kobayashi… et bien d’autres encore à qui j’essaye de trouver des concerts. Nous verrons bien.

Revenons à la question du toucher que vous venez d’évoquer.

En parlant du toucher tout à l’heure, j’ai abordé ma manière générale de jouer Chopin. Mon toucher correspond alors au bel canto ; cette manière correspond en fait à ma nature d’Italien, mon père était originaire de ce pays. Même si je joue du Schoenberg ou Bartok, je vais essayer d’avoir un toucher qui chante.
J’ai un énorme respect pour tous les gens qui ont joué du Chopin. Ils ont tous une vision, un toucher propre à eux seuls. Si on se retrouve un jour au paradis, on va se dire : « Tiens ! On est copains, on a essayé de comprendre chacun son toucher et on a compris ! » C’est un club des touchers, quoi ! (rire)

Publier un disque avec Nocturnes de Chopin est-il une chose aisée aujourd’hui ? Un nombre impressionnant de pianistes jouent ces pièces, et sur le plan commercial, il semble qu’on préfère quelque chose de plus clinquant ou plus impressionnant que l’intimité des Nocturnes.

À vrai dire, cela faisait trois ou quatre ans que j’essayais de proposer ce programme partout, mais on m’avait toujours répondu tièdement, argumentant qu’ils avaient déjà des Nocturnes dans leurs catalogues… Ce n’était pas facile.

Comment cela s’est réalisé concrètement ?

Un jour, l’équipe du label Aparté m’a entendu en concert où j’ai joué intégralement les Nocturnes. Après ce récital, ils ont décidé de publier un disque. À partir de là, tout s’est fait très rapidement. Nous avons passé juste deux jours et demi pour l’enregistrement, ensuite, il n’y a pratiquement pas eu de montage. Au moment de l’enregistrement, j’ai fait deux ou trois reprises que je ne voulais pas couper. Nous avons alors senti que l’atmosphère était bonne, et c’était parti pour la production. C’était comme si j’avais regardé 40 ans de ma vie dans un miroir. Quand je vois les photos de mes premiers disques et puis je me vois maintenant, je me dis : « Eh bah voilà ! » (rires)
Une fois le produit fini, j’étais très inquiet de savoir si ce que j’avais pensé et exprimé était bien reçu. Je sais qu’il y a eu des témoignages positifs, mais finalement, cela m’est égal, car ce que j’ai fait est… comment dire… c’est peut-être prétentieux pour citer cette comparaison, mais on ne sait pas si Beethoven était content de sa Neuvième Symphonie plus que de la Troisième ou de la Cinquième. C’est la vie !

Avez-vous prochainement d’autres projets d’enregistrement ?

J’espère ! J’espère pouvoir réenregistrer, dans le même esprit, la Fantaisie de Schumann, couplée peut-être avec la Sonate funèbre de Chopin ou avec Bénédiction de Dieu dans la solitude de Liszt.
Ce qui est compliqué aujourd’hui — en fait depuis longtemps — c’est que quand vous faites un disque, on vous demande d’enregistrer un compositeur, contrairement à l’époque où j’ai commencé à graver des disques. J’ai pu proposer pour un seul disque des pièces de compositeurs variés comme Chopin, Liszt, Ravel, Debussy, Schumann…
À mon avis, des mélomanes qui achètent des disques veulent entendre un programme comme dans un concert, comme un « chemin ». Ce n’est pas souvent que le public va aller écouter un concert où on ne joue que des œuvres de Schumann ! C’est peut-être possible avec Chopin, mais tout Debussy, peut-être pas.

Tout Debussy passe encore à Paris…

Certes, mais pas ailleurs, en Allemagne non, en Italie non, au Japon non plus… Ça, ce n’est pas possible ! Alors que le public a envie d’avoir plusieurs aspects d’un artiste, pourquoi faire un disque monographique ? Surtout, les jeunes interprètes qui sont à l’aube de leur carrière ont un grand intérêt à montrer plusieurs cartes de visite de leurs talents!
À propos, personnellement j’achète des disques de jeunes artistes. C’est mon engagement vis-à-vis de l’interprète. Et cela fait du bien de les entendre en vrai disque autant qu’en concert. Un jour quand je partirai — parce que tout le monde va partir un moment donné — il y aura d’autres talents qui vont émerger et qui continueront. Un certain nombre de jeunes mais véritables artistes assurent déjà la relève, et cela me réjouit profondément. Ils vont amener leurs valises dans le monde entier pour dire : « Voilà la musique classique, c’est formidable ! » Cela donne de l’espoir !

Frédérique Chopin : Nocturnes
Bruno Rigutto, piano. CD1 : 56’01 ; CD2 : 48’33. Aparté 2019, AP220.

Photo © Jean-Baptiste Millot ; Visuel du disque

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Victoria Okada

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