Musique

Hip-hop : Akhenaton et Faf Larage : « On donne tout ce qu’on a à donner »

02 juin 2011 | PAR Thomas

A l’occasion de la sortie de leur effort commun, We Luv New York, Akhenaton (IAM) et Faf Larage reviennent sur le devant de la scène hexagonale. Frais et enjoués, attablés à une table de poker d’un luxueux hôtel de la capitale, les deux Phocéens ne bluffent pas et racontent pour Toutelaculture.com la naissance de l’album, les bisbilles avec les maisons de disques et les soirées antillaises de Marseille des années 90.

Au départ, We Luv New York était donc un projet de free tape…

Akhenaton : L’idée de base était de s’amuser, de massacrer une vingtaine de samples et de diffuser le tout gratuitement. Malheureusement, on peut te confirmer que ça devient en général très difficile de s’arranger avec les histoires de droits d’auteurs. Je me suis toujours tenu au courant des évolutions du rap américain mais là je n’arrive pas à comprendre comment ils font pour tirer leurs boucles. Parce que si je regarde les disques d’artistes peu connus qui sortent et si tous leurs samples sont utilisés légalement, l’album vaut un milliard de dollars… En voyant ce que demandent les Américains selon les albums, notamment les artistes de soul, c’est démesuré.

Faf Larage : Et puis le sampling, ça fait partie du rap qu’on préfère, d’où le dilemme…

Akhenaton : Voilà, ça nous frustre beaucoup de ne pas pouvoir faire la musique qu’on aime.

Faf Larage : C’est pourquoi on a voulu se faire plaisir sur ce projet. Akhenaton avait cette idée de produire du son qui nous fait vibrer, made in New York, avec des gros samples de soul à l’intérieur.

Vous avez déclaré que WLNY n’était ni du rap commercial ni du rap à l’ancienne : que faut-il en attendre ?

Akhenaton : Cet album s’inspire du son underground new-yorkais. C’est un clin d’oeil à ce qui se fait actuellement là-bas, comme avec Nottz ou encore Gangrene. New York a avant tout pour moi une couleur particulière dans la musique. J’ai du mal à supporter des rappeurs comme Currensy ou David Banner (originaires du sud des Etats-Unis) sur des instrus dirty south bien de chez eux. Par contre je vais adorer les entendre sur une composition de 9th Wonder ou DJ Premier. Ou encore avec Alchemist, Dilated People ou Defari qui ne viennent pas de New York mais qui affichent cette « couleur » New York dans leur musique. L’instrumental d’un morceau est primordial.  Et puis on rend hommage au point de départ du hip-hop et à ceux qui en ont pavé la route, ce qu’on n’a jamais vraiment fait dans nos carrières. Sans tout ça, on ne serait pas là ! Et puis j’ai vécu à New York, j’y ai signé mes deux premières apparitions vocales, sorti ma première prod’ en 1989 dans une filiale de Def Jam… Il me fallait rendre hommage à la ville et à son héritage culturel.

On trouve sur WLNY le côté hommage mais aussi un côté assez ego trip bien assumé. On sent que vous aviez envie de vous lâcher un peu, de vous amuser avec les mots. Mais l’album n’est pas si léger en définitive ?

Akhenaton : Il y a des morceaux comme « Ni fouet ni maître », «Tête haute » et « PPDLM », qui sont importants pour nous. Au début on était dans l’ambiance « tape », festive, egotrip avec des vannes et des rimes dans tous les sens. Mais il a fallu se calmer deux minutes et mettre du fond en vue de l’album. On ne pouvait pas se permettre de ne livrer qu’un délire. Il y a eu alors une deuxième génération  de morceaux où on a choisi les sujets parmi ceux qui nous tiennent à cœur, comme le descriptif de la vie urbaine sur « Zoom sur la ville ».

Et le titre « Je danse pas », c’est pour enterrer définitivement le mia ?

Akhenaton : Mais le mia c’est un prétexte pour ne pas danser ! On est dans la continuité avec ce titre (rires) !

Faf Larage : Honnêtement c’était mon thème à la base en plus, même pas celui de Chill [autre surnom d’Akhenaton, NDLR]. Je l’ai écrit il y a bien longtemps. Je ne l’avais jamais finalisé parce qu’entre-temps Oxmo Puccino avait sorti un morceau « On danse pas ». Bon bah, j’ai laissé tomber du coup. Là, pour WLNY, on voulait un son à la Busta Rhymes, un truc énergique qui cogne les oreilles. Du coup, en cherchant un thème, j’ai déterré mon « Je danse pas », ce qui nous a bien inspirés.

Akhenaton : Ce morceau évoque la réalité de nos soirées à l’époque, où on n’entrait pas en boîte ! On était là dans les soirées antillaises, comoriennes et sénégalaises à attendre, assis dans un coin, les deux pauvres morceaux de rap de la nuit pour remuer sur du « Paid In Full » d’Eric B & Rakim et puis voilà, c’est tout (rires) ! Bon, faut dire aussi qu’on n’est pas des grands danseurs, hein…

L’album sort exclusivement sur le Web via l’enseigne Me-Label, sorte de label musical virtuel qui vend WLNY par commande. Est-ce une démarche qui se justifie par ce que vous venez de d’exposer plus haut ?

Akhenaton : Cela a plus été une solution de temps en fait. Quand on a fini ce projet de mixtape, on ne comptait pas se soucier des questions de distribution, ce qui nous aurait permis d’être un peu plus présents dans les bacs qu’actuellement. Et puis quand on a décidé de le sortir en album, on a réfléchi : va-t-on faire le tour des maisons de disques, négocier un contrat, rajouter quatre ou cinq mois au processus ? A notre avis, ces tractations font perdre beaucoup trop d’énergie. Soit le deal est signé en amont et l’album en découle, soit on a déjà l’album sous le bras et ça peut devenir très problématique pour concrétiser. D’habitude, Me-Label ne s’occupe que de musique numérique et ne sort pas de disques physiques. Ce sont eux qui ont proposé de distribuer notre disque. Et on est très content de l’avoir fait. On pensait effectuer cinq showcases, on en est à une trentaine de concerts au Canada, à Hong Kong avec IAM, peut-être un concert à New York en novembre prochain… Autant de belles opportunités inespérées qui se présentent à nous au travers de WLNY. Parce que, franchement, on n’a pas peur de dire que travailler en maison de disques peut transformer un artiste en enfant gâté. On ne s’émerveille plus, tout paraît acquis à la longue. Là, dans la démarche qu’on adopte, on fait tout ! On kiffe tout ! Jusqu’au moindre détail !

Faf Larage : La moindre petite nouvelle ou le moindre succès devient savoureux, comme apprendre qu’un distributeur a commandé tant d’exemplaires, un concert qui s’est bien passé, etc. C’est un peu de la guérilla (rires).

Akhenaton : C’est sûr, c’est une bataille de tous les jours. Maintenant on se retrouve sur des plateaux avec Public Enemy, Method Man et Redman, le bouche à oreille marche bien, dans les salles et sur le web, avec Adidas comme partenaire de luxe alors que l’on n’a pas un rond… alors que l’album n’est qu’une tape au départ. On donne tout ce qu’on a à donner. Comme en maison de disques d’ailleurs, mais là le souci du détail importe moins, tant on se trouve aspiré dans un tourbillon de décisions. Car on valide tout sur ce projet, comme la promo par exemple. On peut s’adresser au support que l’on désire, quelque soit son impact médiatique, ce qui n’aurait pas été le cas avec un label.

Mais c’est quand même étonnant d’entendre des anciens du rap français comme vous parler de tout ça comme si vous étiez de jeunes talents indépendants qui cherchent à percer ?

Akhenaton : Ah toi, tu voudrais la grosse machine de guerre, hein (rires) !

Faf Larage : Il faut dire qu’on est en 2011, la donne a changé. On serait plus confiant dans un contexte comme 2006, où l’on s’émerveillerait un peu moins de voir quelqu’un acheter un CD…

Akhenaton : Il y a un réel déséquilibre entre l’amour des gens pour IAM et la situation dans laquelle on se trouve en tant qu’artistes.

Dites-vous cela par rapport à la place du hip-hop dans la culture française ?

Akhenaton : Je dirais plus précisément par rapport à la place d’IAM dans le business de la musique. Tout simplement, je n’ai rien à cacher : un contrat comme IAM coûte cher à un label. Ils préfèrent miser sur un petit jeune qui débute, lui donner deux ou trois cacahuètes et tourner deux clips dans la foulée plutôt que d’avoir un budget d’enregistrement comme pour celui d’IAM, basé sur des contrats qui datent des années 90 ! C’est en partie pour ça que j’aurais du mal à être signé en solo. Quitte à avoir un contrat de merde, je préfère en signer avec moi-même ! D’où ma position d’indépendant depuis 2001. Et comme je n’ai pas ma langue dans ma poche, ni Faf Larage ni les autres membres d’IAM, on risque de rentrer en conflit avec les maisons de disques.

C’est difficile d’expliquer ça aux gens mais on se bat pour continuer à rêver, à insuffler du rêve chez les gens. Exemple : le concert qu’on a fait en Egypte en 2008. Nous n’avons pas touché un rond, on l’a fait par pur plaisir. On s’est fait racketter par tous les colonels égyptiens de la Création mais ce n’est pas grave (rires) ! L’envers du décor a été horrible, tout autant que le spectacle a été une vraie réussite. Ensuite, la maison de disques décide de ne sortir que 10 000 DVD. Rupture de stock, tout le monde me demande où le trouver et la fabrication ne suit pas. C’est le genre de gestion que je ne comprends pas.

Faf Larage, qu’en est-il de ton prochain album solo, annoncé plutôt personnel et expérimental ?

Faf Larage : Pour tout dire, j’ai commencé à travailler sur un album aux résonances résolument rock. Mais c’est très large comme appellation. Donc j’ai dû trier entre tout ce que j’aime, entre le gros metal qui envoie et des trucs plus mélodieux, plus pop, pour mieux affiner ce que je voulais comme rendu. Et puis entre-temps on s’est attelé à WLNY, je me suis replongé dans une ambiance hip-hop pure et dure et j’ai laissé mon solo de côté pour l’instant. Il faut que je m’y remette… Beaucoup de choses, comme les collaborations potentielles, se feront au feeling sur le moment.

Enfin, avez-vous des nouvelles du prochain album d’IAM ? On parle d’octobre ou novembre 2011 aux derniers échos… ?

Akhenaton : C’est un peu compliqué. En fait, Shurik’N termine son album, ce qui influe fortement sur les futures échéances d’IAM. Tant qu’il n’aura pas finalisé son album, on n’embrayera pas sur le prochain d’IAM. Il n’y a pour l’instant que mai 2013 de sûr pour le groupe, puisqu’on se produira au Grand Théâtre de Provence et au Stade Vélodrome pour une création originale, comme un album joué en direct sur scène avec orchestre.


Propos recueillis par Thomas Fédérici

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