Musique

Reggae et mouvement Rasta

Reggae et mouvement Rasta

21 mai 2011 | PAR Jerome Gros

Le Roi Salomon s’était épris de la Reine de Saba et tous deux décidèrent de fuir dans les forêts abyssiniennes (actuelle Ethiopie) pour vivre leur idylle. Un fils était né, Ménélik, le premier roi des rois, seigneur des seigneurs, le premier Négus fondant la dynastie des Ras Tafari, la seule provenant d’une union, d’un amour, et non de violences.

Les origines du mouvement Rasta

Le mouvement Rastafari naît en première partie de siècle et connaît deux pères fondateurs. Le premier, Leonard Percival Howell, est un jamaïcain qui parcourt le monde où foisonnent de nouvelles idées. Il se trouve à Panama pendant la construction du canal, en Russie tout juste bolchevique, à New York pendant les années 20 où il rencontre Marcus Garvey…

Ce dernier, jamaïcain aussi, a émigré aux Etats-Unis, où il devient un des leaders de la cause noire et fonde l’association United Negro Improvement Association, pour l’amélioration de la condition des noirs. Il fonde aussi, en 1919, la compagnie navale Black Star Line, pour rapatrier les Noirs en Afrique, particulièrement au Libéria. Marcus Garvey prône le retour des Noirs en Afrique, leur terre (il est contre le mélange des « races »), où ils respectent leur Dieu, celui d’Ethiopie. Il popularise une phrase, qui devient prophétie, du révérend James Morris Webb au début des années 20 (« regardez vers l’Afrique, où un roi noir sera couronné, qui mènera le peuple noir à sa délivrance »).

En 1930, Haile Selassie Ier est sacré Roi des Rois en Ethiopie et devient alors un messie pour les premiers adeptes rastas, que Leonard Howell a persuadé de ses prêches après son retour en Jamaïque en 1932. Tirant ses idées du marxisme, de l’hindouisme, et d’une interprétation « africanocentrée » de la Bible, il est suivi par un certain nombre de jamaïcains. En 1940, il fonde le Pinnacle, une communauté autarcique (dans une colonie Britannique) qui vit de son agriculture. En 1954, après la destruction du Pinnacle par les Anglais et l’urbanisation des années 60 et 70, les Rastas se retrouvent dans les ghettos dont le fameux Trenchtown. C’est là que le mouvement, rural, s’étend à d’autres sphères de la vie jamaïcaine, et en particulier la musique, le reggae.

Le mouvement Rasta véhiculé par le reggae

A partir des années 60, de nombreux musiciens suivent la voie Rasta, et en particulier des musiciens de reggae. En effet, ce genre né des violences postindépendance dans les ghettos en Jamaïque véhicule des valeurs communes avec le Rastafarisme, et les musiciens, généralement pauvres ou marginalisés, trouvent dans le mouvement une raison d’être et de comprendre, ils y trouvent l’inspiration. Si le reggae prône la paix et l’amour, le Rastafarisme prône la paix intérieure et l’amour de soi, nécessaire avant la paix avec l’autre ou l’amour de l’autre, quel qu’il soit (animal ou végétal). Le Rastafarisme s’attache aux racines africaines et à la Nature, et les jamaïcains peuvent alors s’éloigner d’une réalité toute autre (un héritage colonial fort).

Cependant, les distributeurs et producteurs refusent de signer les artistes aux paroles « conscious » et ceux-ci se produisent alors dans la rue et dans les rassemblements Rastas (« Grounations ») où le nyahbinghi, instrument de percussions d’origine africaine, ne s’arrête jamais (les joueurs sont remplacés s’ils sont fatigués) tandis que les Rastas discutent et méditent. Et pour ce faire, ils utilisent la Ganja, sacrée à leurs yeux (elle poussait sur la tombe de Salomon), dotée du pouvoir de guérir les Nations et de rapprocher l’homme du Tout-Puissant. C’est lors de ces rassemblements que se sont rencontrés de nombreux musiciens qui ont par la suite collaboré ensemble (comme les membres des Skatalites) ou se sont fait connaître (Count Ossie, Bongo Herman …).

Coxsone Dodd, le producteur de Studio One, est le premier à accepter de signer ces artistes. Dès lors, le reggae s’imbibe de culture Rasta, les deux mouvements (musical d’une part, spirituel d’autre part) tendent à se confondre, et même si les interprétations ou le respect des règles du Rastafarisme diffèrent d’artiste à artiste, les mêmes thèmes se retrouvent au fil des chansons. De l’apologie du chanvre, l’herbe sacrée (« Kaya » de Bob Marley and the Wailers, « International Herb » de Culture, …) à celle de Marcus Garvey, le « Moïse Noir » (Burning Spear lui dédie un album entier, « Marcus Hero » de Ijahman, …), de la Repatriation (mouvement de rapatriement des Noirs en Afrique, U.Brown produit un album de ce nom, …) à la gloire de Jah et du messie Haile Selassie Ier (« Selassie is the Chaptel », de Bob Marley, « Jah is no secret » de Ijahman), le reggae recèle d’innombrables titres se référant aux croyances Rasta (ce qui créa le raccourci « reggae = Rasta »).

Mais la mort de Bob Marley, qui avait propagé les idées Rastas à travers la planète, et l’émergence du style Dancehall tourné vers le sexe et les armes, plus apprécié des jeunes, donne un coup d’arrêt au message Rasta dans le reggae pendant la décennie 80.

Un regain du mouvement Rasta à travers le reggae new-roots et le Dub

Au début des années 90 s’amorce le mouvement dit new-roots, véhiculé par des artistes qui souhaitent se détacher de l’influence Dancehall toujours grandissante. Le reggae retrouve des instruments traditionnels (tandis que les rythmes dancehall sont digitaux), et des textes « Conscious », il se ré-attache au mouvement Rasta. De jeunes artistes protestent contre Babylone, qui est partout. Par extension, elle représente les pays développés qui exploitent les autres, le capitalisme, le matérialisme.

Alors le reggae prend une autre tournure, puisqu’il accompagne souvent des revendications altermondialistes et écologiques, alors que ces deux mouvements connaissent une écoute grandissante. Cela a permis une explosion du genre, depuis le début des années 2000. Des artistes comme Fantan Mojah (« Hail the King »), Luciano (surnommé « The Messenger »), Richie Spice ou Gyptian (« Serious Times »), représentent cette nouvelle génération tournée vers Jah, appuyée par la génération précédente que continuent de représenter des artistes comme Ijahman, Don Carlos, et beaucoup d’autres. Mais si le reggae a retrouvé les aspects spirituels qu’il avait un temps perdu, certaines valeurs se sont diluées de par l’explosion du genre.

Jah Shaka

C’est alors dans le dub que l’on retrouve le plus de références directes aux valeurs Rasta. Les sons et danses proposés par Jah Shaka, par exemple, font écho aux grounations et appellent à la méditation ; Dub Judah ou encore Tena Stelin font partie de ces artistes conscious actifs qui expriment leur foi à travers la musique.

L’on a pu voir, lors de l’anniversaire des trente ans de la mort de Bob Marley, le 11 mai dernier, l’héritage que ce dernier a laissé et surtout la présence importante du culte rasta parmi les amateurs et les musiciens de reggae (en témoigne le nombre de manifestations et d’événements à travers le monde).

Parce que « la musique reggae s’infiltre dans le sang comme une amibe vampire venue des rapides psychiques du Haut Niger » (Michael Thomas, journaliste, dans la revue « Rolling Stone »), elle guide la méditation. Alors le genre musical et le mouvement spirituel Rasta sont appelés à se côtoyer de près, l’un s’exprimant par l’autre. Le reggae est, bien plus qu’une musique pour les « fumeurs de joints » ou les « dreadeux », un genre dont la branche Rasta possède une dimension spirituelle fondamentale où la Nature occupe la première place.


 

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