Musique
Un espace hors du temps, Sonia Wieder-Atherton rend Gaveau Intime

Un espace hors du temps, Sonia Wieder-Atherton rend Gaveau Intime

03 décembre 2012 | PAR Bérénice Clerc

Pour la saison 12/13, Naïve propose une série de programmations en forme de carte blanche à un artiste : Gaveau Intime.

Sonia Wieder-Atherton réussit, le 30 novembre, le grandiose pari de l’intimité accessible, animale, sensuelle et en partage.

Le froid de l’hiver tombe sur les épaules des parisiens, il fait chaud salle Gaveau, les spectateurs trouvent leurs sièges, le spectacle peut commencer.

Une Harpe, quelques chaises, un piano au fond, des coussins, un espace chaleureux pour donner naissance à la musique.

Sonia Wieder-Atherton s’installe accompagnée par la harpiste Aurélie Saraf, elles commencent à jouer, un son dense de vents pénètre l’espace, comme venu de nulle part et partout à la fois, sorti du temps, porté par l’air léger.

La musique en mouvement comme un « jeu d’enfants » de l’est, avance, tremble, virevolte, sautille, Anne Chamussy au Hautbois, Olivier Voize à la clarinette et Anne Defihes à la flûte apparaissent, suivis avec élégance et finesse par Fanny Ardant comédienne à la voix reconnaissable entre mille, vibrante comme un écho. Les mots de Marina Tsvetaeva résonnent, tristes et joyeux, tendres et dansés entrelacés aux notes des six « Chants d’est ».

Tout apparaît, des guirlandes, sommes-nous dans un chapiteau,  une maison, un lieu volé au temps où le feu de la passion brûle toujours et réchauffe l’espace de notes scintillantes, poussières d’étoiles graves, salvatrices.

Trois musiciens montent s’asseoir dans l’alcôve supérieure, Sonia Wieder-Atherton reste en avant scène, Bruno Fontaine et son piano apparaissent, Fanny Ardant drapée de silence écoute les Chants Juifs, une présence gracieuse, comme une apparition. Profanes, sacrés, prières, danses, toute l’âme juive semble flotter dans la salle, un bouleversement, une tension, la violence d’un son arrache des larmes à un spectateur voisin. Notes et larmes profondes rongent, cristallisent les douleurs du monde et les libèrent par flots. Indescriptible sensation musicale, le violoncelle sonne comme jamais, sensualité, douceur d’une caresse vocale de Fanny Ardant, « Le cheval noir » de Joseph Brodsky achève d’emporter les spectateurs loin dans le voyage. Explosion d’applaudissements à l’entracte, saluts humbles et souriant loin des égos surdimensionnés souvent montrés par des interprètes sans talent. Les spectateurs se regardent presque en silence, ils sentent la fragilité de la vie et la préciosité de ce type de moments artistiques uniques.

Trois lampes, trois chaises et trois pupitres avant scène, intimité déjà palpable, envie de continuer l’aventure.

Sonia Wieder-Atherton, Sarah Iancu et Matthieu Lejeune s’installent avec leurs violoncelles.

D’une voix presque enfantine, Sonia Wieder-Atherton raconte l’histoire de Vita, Angioletta vie au XVIe siècle sous les notes de Monteverdi et Angel au XXe parle le langage de Scelsi. Deux époques, deux vies en une seule celle des trois âges de l’Homme.

A trois pour Monteverdi, seule pour Scelsi, la voix du violoncelle est puissante, vibrante, lisible. Les sons se mêlent, se croisent, fusionnent, se perdent, se retrouvent comme en peinture la superposition des couches offre une multitude de possibles.

Comme la vague perpétuelle d’un océan musical, l’harmonie et la puissance caressent l’espace de couleurs chatoyantes, de sons intenses parfois distordus, finement sculptés en matière animale.

Sonia Wieder-Atherton ne peut pas être humaine, ses mains, son corps se courbent, s’arrachent, l’archet offre une incroyable danse. Comme une course impossible, la voix du violoncelle sort par tous les pores de sa peau en geysers de notes créées ici et maintenant avec la légèreté la sensation de facilité déconcertante de certaines danseuses aux moments les plus douloureux pour le corps.

La salle debout applaudit à tout rompre, les acteurs de la première et de la deuxième partie reviennent saluer, les sourires éclairent la scène, les rappels nombreux et mérités ne cessent pas.

Comme une urgence à vivre, un impératif catégorique de notes à délivrer, Sonia Wieder-Atherton dépasse les limites de l’intimité et offre, comme à son habitude, un moment artistique unique, hors du monde, loin des clichés de la musique classique la poésie a triomphée.

 

Visuels : (c) : Gaveau Intime, Madame Lune

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Bérénice Clerc
Comédienne, cantatrice et auteure des « Recettes Beauté » (YB ÉDITIONS), spécialisée en art contemporain, chanson française et musique classique.

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