Classique

Patricia Petibon à Menton : « Alchimia » au carrefour des émotions

03 août 2019 | PAR Gilles Charlassier

A la tête du Festival de Menton depuis 2013, Paul-Emmanuel Thomas ne réserve pas l’excellence musicale aux grands classiques du répertoire. Le spectacle Alchimia de Patricia Petibon, hommage à Didier Lockwood, son époux récemment disparu, qui invite à un voyage à la croisée des genres, en offre l’illustration sur le mythique parvis de la Basilique Saint-Michel ce mercredi 31 juillet.

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L’ambiance particulière des festivals se prête souvent aux rencontres impromptues. En cette dernière soirée de juillet 2019, baignée d’une douce chaleur, c’est Patricia Petibon, déjà en pastels et fards théâtraux, venue se rafraîchir avant d’entrée en scène, que l’on croise dans les couloirs. La soprano française vient donner à Menton un programme éclectique, concocté avec Didier Lockwood, son défunt mari, auquel elle rend hommage, en compagnie de Dimitri Naïditch et Fiona Monbet, violoniste jazz. Au gré de créations, transcriptions et autres réécritures,Alchimia traverse les genres, sans jamais sacrifier une authentique exigence musicale.

Le voyage s’ouvre sur un personnage emblématique de la carrière de la cantatrice : Mélisande. Au début du troisième de l’unique opéra de Debussy, Pelléas et Mélisande, l’héroïne déploie ses longs cheveux du haut de sa fenêtre : « Mes longs cheveux descendent jusqu’au seuil de la tour ». Revisité avec les traits frémissants du violon et des vagues électroacoustiques, la fragilité du monologue lyrique joue autant avec l’environnement marin que l’opportun éclairage de la statue de l’Archange Saint-Michel, muni de son épée, cité explicitement dans le texte. Quoique non intentionnel, le hasard augural donne d’emblée la tonalité, onirique, d’une traversée d’un peu plus une heure et demie, sans entracte. L’inspiration de l’écume se prolonge dans A la mar, de Bacri, mélodie toute de subtil languissement que la soliste avait enregistrée il y a quelques années pour Deutsche Grammophone.

S’affranchissant des codes établis – et de ce qui a été imprimé plusieurs semaines avant le concert – elle entonne ensuite une modulation pleine d’esprit et de couleurs jazzy autour de la comptine A la claire fontaine, avant de laisser la place à un solo de violon mêlant improvisation et évocation folklorique. Le retour à un corpus plus classique, avec Les Berceaux de Fauré, ne se confond pas avec l’austérité. L’élégie romantique est anamorphosée avec un bel instinct, pour mieux caresser les ressacs et les murmures de l’émotion. Cette manière de tresser des variations autour du texte original s’affirme encore dans une Pavane pour une enfant défunte. Dimitri Naïditch troque le modèle baroque pour une évasion chaloupée aux confins du swing, étirant la ligne et les tempi dans un clin d’oeil évident à un compositeur qui fut l’un des premiers à intégrer dans son écriture des éléments du jazz, langage musical alors inouï pour l’Europe du début du vingtième siècle.

L’arrangement par le pianiste de l’imploration de Lauretta, « O mio babbino caro», tirée de Gianni Schicchi de Puccini enjambe également les frontières génériques de l’époque et prend le tour d’un numéro de cabaret dans lequel se glisse Patricia Petibon avec une gourmandise irrésistible, défiant les garde-fous de l’académisme, sans négliger pour autant la sincère vulnérabilité qui affleure discrètement dans la générosité du saltimbanque que l’on retrouve dans l’ivresse du célèbre Padam de Norbert Glanzberg, revu par Naïditch, après les syncopes du Milonga de Piazzolla. Nul besoin de singer les icônes, elle sait imposer sa présence délicate, pleine d’un incandescent sens du spectacle.

La dernière partie de la soirée ne le contredira pas. Après un duo entre violon et piano de Lockwood, nourri de poésie, la prima donna s’amuse à se faire le ventriloque d’un perroquet en peluche qu’elle accroche à son épaule. L’air de Barbarina, « L’ho perduta », ouvrant le quatrième acte des Noces de Figaro de Mozart, repris avec la complicité de Dimitri Naïditch, confirme la musicalité ludique qui innerve le programme. Ignorant la hiérarchie entre les répertoires, les comparses transposent avec habilité le balancement mélancolique de Michelle des Beatles, avant que les rythmes de Mission impossible donne libre cours à la sève parodique de « Patricia Petibond ». Se coiffant d’une faluche, la soprano distille un féerique Someday my prince will come, arrangé par Didier Lockwook. Blanche-neige n’entend pas pour autant s’assoupir de sitôt : la Reine de cœur de Poulenc s’accompagne d’un tambourin aux motifs cinétiques rappelant Moholo-Nagy – les arts se moquent décidément des préséances. Un ultime tour de piste avec une page de Didier Lockwook, Grenouille et Oh my love de John Lennon achève la soirée sous l’émouvante étoile de l’époux disparu. Les songes en musique se font un viatique magique pour la nuit.

Gilles Charlassier

Festival de Menton, concert Patricia Petibon, 31 juillet 2019

© Christian Merle

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Gilles Charlassier

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