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Martha Nussbaum fait le point sur la notion de Capabilité

29 août 2012 | PAR Yaël Hirsch

Inventée par le prix Nobel d’économie indien, la notion de Capabilité fait référence à tout « ce qu’une personne est capable de faire et d’être ». Située à l’intercroisement des sciences économiques et politiques, l’idée de Capabilité intéresse également les théoriciens du politique car elle permet de mieux poser la question de la Justice. Pionnière dans l’élaboration de cette notion, la philosophe Martha Nussbaum livre dans « Capabilités, Comment créer les conditions d’un monde plus juste? » à la fois un état de la recherche et une défense théorique très poussée de cette notion.

Pour le philosophe qui s’intéresse à la question de la justice sociale, la notion de « capabilités » est intéressante car elle permet d’interroger sans dogme ni uniformisation la question de l’égalité des chances d’avoir une vie de qualité. « Instruments de comparaison », plutôt que fondement d’une théorie politique normative », les capabilités interrogent la liberté et les désirs des individus avant de décider pour eux de manière définitive ce qu’elle « est capable de faire et d’être »(p. 39). Prenant en compte la diversité des aspirations d’humains toujours considérés comme fins en soi (p.57), les capabilités ne tombent pas dans l’écueil de l’utilitarisme classique (atteindre le plus grand bien-être social comme si les bien-êtres particuliers étaient faits du mêmes bois et pouvaient s’additionner). Elles évitent également les difficultés que posent les théories traditionnelles ou revisitées (Rawls) du contrat social, qui ne peut lier entre eux que les contractants, et ne pose donc ni la question des générations futures, ni celle des capabilités des animaux, considérés comme non doués de raison et donc objectifiés (chap.4).
Dans une perspective résolument libérale et toujours soucieuse de respecter les pluralismes culturels, religieux et de choix personnels, Martha Nussbaum développe l’idée qu’une théorie politique de ces capabilités, s’articule au travail autour du développement humain, pour rejoindre la réflexion sur les libertés fondamentales de l’homme qui porte notre civilisation depuis Aristote. Si elle balaie maladroitement et vraiment trop vite l’histoire des idées pour prouver que la notion de capabilité a toujours été présence dans l’éthique (chap. 7), elle est toujours soucieuse de rendre à ses collègues proches de la Human Development And Capability Association (Sen, Elster, Wolf, Shalit, Heckman …) ce qui leur appartient  et développe une théorie convaincante qui s’articule autour de 10 capabilités centrales. Et elle note que ces derniers sont  toutes assez proches des grandes libertés fondamentales défendues par les droits humains: la vie, la santé du corps, l’intégrité du corps, le sens de l’imagination et de la pensée, la raison pratique (qui permet de se former une idée du bien et exige liberté de culte), l’affiliation (qui permet de vivre avec les autres dans le respect de soi), les autres espèces, le jeu (elle souligne l’importance de rire et de jouer) et enfin, le contrôle sur son environnement (qui comprend la participation politique). S’entraînant les unes les autres dans un cercle vertueux quand elles sont respectées, (et vice versa pour le cercle vicieux), ces 10 capabiltés ne peuvent être hiérarchisées car ce serait normatif.

Solide conceptuellement et indispensable  pour tous ceux et celles qui réfléchissent aux droits humains, cette synthèse de Martha Nussbaum sur la notion de « capabilité » peine à convaincre sur deux grands points : le caractère international de l’origine du concept et le flou terrible des indications données pour une pratique politique des « capabilités ». En effet, Nussbaum semble craindre tout au long de l’essai que l’enracinement de cette théorie dans la pensée occidentale (et plus précisément dans le libéralisme politique anglo-saxon) ne soit taxé d’ethnocentrisme et de néo-colonialisme quand il se propose comme outil aux pays en développement. Aussi multiplie-t-elle les références à l’Inde et magnifie-t-elle le lieu de naissance d’Amartya Sen pour finir par nous dire que le marxisme aussi est né en occident ce qui ne l’a jamais disqualifié comme « impérialisme » (p. 141). Quant à l’application pratique des « capabilités », Nussbaum en parle trois fois pour ressasser la même idée assez frustrante : elle dépend du droit de chaque pays et de son application pratique, la démocratie ne semblant pas forcément une condition sine qua non du respect de ces capabilités.

Dans la droite lignée de Rawls, l’essai de Martha Nussbaum approche la notion de justice non pas par le biais de l’égalité mais avant tout par celui de la liberté. Ce libéralisme viscéral, les explications des autres théoriciens des capabilités et de haut niveau théorique de ce développement analytique raviront les spécialistes du champ. Mais ceux et celles qui voulaient simplement réfléchir à la justice dans l’absolu pourraient se perdre en route et rester sur leur faim.

Martha Nussbaum, « Capabilités, Comment créer les conditions d’un monde plus juste », Climats (Flammarion), 284 p., 19 euros, en librairie le 5 septembre 2012.

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]utelaculture.com

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