Livres

Sueurs froides à Budapest

11 juillet 2010 | PAR Yaël Hirsch

Le neurologue et romancier Antoine Sénanque présente dans son dernier roman « L’homme mouillé » (Grasset)  la douloureuse métamorphose d’un fonctionnaire hongrois qui se met un matin à transpirer des litres d’eau de mer. Mystère pour la science médicale de l’époque, l’homme mouillé et son étrange syndrome dérangent… Un livre juste, médicalement, historiquement et humainement. Sortie le 1ier septembre 2010.

Budapest, 1938, Pal Vadas, un fonctionnaire de la Poste bien sous tous rapports voit sa vie chamboulée : il reçoit de manière impromptue de nouvelles informations sur son père mort au front de la Grande Guerre et se met à transpirer des litres d’eau. La composition des sudations est bien étrange puisqu’il s’agit d’eau de mer, algues comprises De médecin en grand ponte, et de trépanation en diagnostic manqué, le jeune-homme devient une sorte d’ennemi louche dont l’establishment de Budapest se débarrasserait bien volontiers. Heureusement, parmi les scientifiques racialistes qui se penchent sur son étrange cas, et parmi les membres du personnel hospitaliers,  il trouve certains alliés…

Dans un style limpide, Antoine Sénanque met sa connaissance physiologique et historique de la science au service d’un livre qui interroge le devenir raciste et antisémite d’une des grandes capitales de la Mitteleuropa. Alors que les médecins juifs sont renvoyés, le cas étrange du héros du livre laisse même peser des doutes sur son ascendance. Au-delà du martyre absurde de celui qui est devenu un « cas » médical pour de nombreux médecins, l’humanité persiste et signe et se dévoile à travers les multiples de diagnostics et la manière dont les divers médecins abordent ce qui leur échappe. Il y a du « Semmelweiss » de Céline, dans ce roman qui interroge pudiquement les limites de la science, notamment à travers l’épisode touchant de l’infirmière qui se trompe de dosage de pénicilline et sauve la vie du patient – bien malgré elle. Il y a aussi bien sûr du Camus, la maladie pouvant être lue comme une sorte de métaphore d’un pays entrain de sombrer dans l’irrationnel de son époque.

Antoine Sénanque, « L’homme mouillé », Grasset, 204 p., 17 euros. Sortie le 1ier septembre 2010.

« Le professeur ressentit au ton de la voix de Pal Vadas la détresse définitive qui l’habitait. Il lui sembla impossible de l’abandonner. Il resta immobile devant la fenêtre, le dos tourné. Les hommes tels que lui étaient des chambres d’échos, pour tous les désespoirs secrets. Chacun se sentait appelé dans cet espace où tourbillonnaient les tristesses. Celle du professeur tournait comme les autres, sensible à l’aspiration lente que Pal Vadas créait autour de lui. » p. 170

Toute la rentrée littéraire Grasset est ici.

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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