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S.(héhérazade) Rushdie : milles et un contes d’une vie

S.(héhérazade) Rushdie : milles et un contes d’une vie

26 septembre 2016 | PAR Marianne Fougere

Dans son nouveau roman, l’auteur des Versets sataniques fait une fois encore preuve de son génie littéraire. Un imaginaire débordant que nulle bride ni loi ne saurait venir entraver …

[rating=4]

Shéhérazade et Salman sont dans un bateau. L’une s’emploie à narrer 1001 contes pour contrecarrer une stupide condamnation, l’autre signe son acte de décès pour un seul conte déplacé. Qui reste ? Les deux, mon capitaine ! Et pourtant, il n’est pas donné à tous les secoueurs des lois de l’imagination de survivre dans un monde qui n’a de cesse de déjouer ces mêmes lois voire de les prendre à leur propre jeu.

Bien malin celui qui parviendrait à condenser en quelques mots bien choisis l’intrigue de Deux ans, huit mois, et vingt-huit nuits, tant les esprits de synthèse de bon aloi sont battus en brèche par Rushdie. L’œuvre de ce réfugié de la République des Lettres fait de la profusion son maître-mot et de la virtuosité le sens de son combat, un combat que le romancier livre contre les censeurs et chasseurs de prime de tout poil – voire contre son propre lecteur ! C’est donc tout droit sorti des studios de Bollywood que nous provient Deux ans, huit mois, et vingt-huit nuits, superproduction qui multiplie à l’excès les caractères et les amours, les tons, symboles et références, les démons et autres super-héros. Si un gouffre béant sépare le lecteur d’un blockbuster niais, l’indigestion parfois se fait proche. Prière donc aux nouveaux prêcheurs de la frugalité de s’abstenir, c’est sans modération que se goûte l’œuvre de Rushdie.

Mais puisqu’il en va de notre devoir de critique, ces quelques lignes devraient suffire à planter le décor dans lequel Rushdie déploie, déplie et replie, son imagination fractale. Rushdie trouve ainsi dans un terrain de guerre un terrain de jeu propice, un terrain propice au jeu et à la ruine. Le monde qu’il nous dépeint, un monde d’une étrange familiarité, se fragmente sous nos yeux, et avec lui la réalité sous nos pieds. La guerre qui s’y joue voit s’affronter une humanité nue contre quatre mauvais génies répondant au doux nom d’Ifrits. Provoquée par la réouverture de la voie qui séparait jusqu’alors le monde des hommes de celui des génies, cette bataille semble sur le papier asymétrique et la défaite des hommes ne ferait que peu de doute si une maligne jinna n’en avait pas décidé autrement. Déterminée à venir en aide à ceux qu’elle a, en tant que femme d’Averroès, autrefois côtoyés, Dunia sonne la révolte et appelle ce faisant, à la rescousse, quelques-uns de ses nombreux descendants.

Deux ans, huit mois, et vingt-huit nuits, c’est le temps qu’il faudra à la petite entreprise familiale pour venir à bout de l’armée obscure. Mais, c’est sur un tout autre front que se déroule en réalité la guerre menée par Rushdie. Dans la brèche du duel qui oppose rationalisme et superstition, une autre voie se dessine, une autre voix s’infiltre, celle des écrivains et des artistes. Celle-ci reste, cependant, peu audible au sein du monde des affaires humaines, car si les hommes sont ressortis victorieux du conflit, ils ont gagné en raison ce qu’ils ont perdu en rêves et en visions. Aussi, la morale de la fable tient-elle peut-être à un fil. Puisque seul le mauvais jinn présent en chacun de nous semble à même de nous donner accès au monde des rêves et au royaume de l’imagination, cela ne devrait-il pas nous encourager à tendre au point d’équilibre entre notre part créatrice et celle destructrice ? De cette quête, pourtant, Rushdie parfois s’en détache, la dimension créative de sa plume se faisant elle-même destructrice. Aussi, aurait-il peut-être été mieux inspiré de soumettre davantage son imagination à la rigueur des rêves afin d’ancrer sa fable dans un sol plus tangible qu’un brouillard de mystification.

Salman Rushdie, Deux ans, huit mois, et vingt-huit nuits, Actes Sud, septembre 2016, 320 pages, 23 euros.

Visuel : couverture du livre

 

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Marianne Fougere

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