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Rencontre avec Le Passager clandestin, maison d’édition engagée

Rencontre avec Le Passager clandestin, maison d’édition engagée

15 novembre 2022 | PAR Laetitia Larralde

A l’occasion de la sortie de Déraillée de Jo Mouke et Julien Rodriguez, la première bande dessinée de leur catalogue, nous avons rencontré deux des trois éditrices du Passager clandestin, maison d’édition orientée vers les grandes questions de société actuelles, Josépha Mariotti et Lucie Berson, pour une discussion sur l’édition indépendante et la bande dessinée.

Pourriez-vous nous raconter la genèse de la maison d’édition Le Passager clandestin ?

Lucie Berson : C’est une maison fondée en 2007 par une équipe de 2-3 personnes avec une ligne éditoriale déjà très fortement tournée vers l’écologie, les luttes sociales. En 2018-2019 ils ont eu envie de passer la main et ont proposé à Josépha Mariotti et Pauline Fousse, toutes deux anciennes stagiaires, de reprendre la maison. Je les ai rejointes en 2021.
On a gardé cette ligne sur l’écologie en l’enrichissant d’autres thématiques peu abordées comme le féminisme, et en développant le côté accessibilité des textes. Cela nous tient toutes les trois à cœur, que les textes puissent être lus par une grande majorité de personnes, un plus grand public.

Vous essayez donc de travailler les textes pour qu’ils soient abordables par tous…

Josépha Mariotti : Pour nos essais plus contemporains, nous avons beaucoup d’universitaires, de journalistes ou de gens du milieu associatif ou militant, selon les thématiques. Le plus difficile c’est avec les universitaires, parce qu’ils ont un type d’écriture très spécialisé, un peu trop ardu. Les journalistes ont déjà plus l’habitude de réfléchir à qui ils s’adressent et d’adapter le type d’écriture. On essaye de faire des textes les plus accessibles possible tout en restant assez pointus et précis sur les sujets qu’on traite.

Vous êtes orientées vers les questions sociales, mais le site mentionne aussi le mot anarchie…

JM : Effectivement, on est plutôt sur les sciences sociales, et dans notre ligne éditoriale on a beaucoup de choses autour de la décroissance, aussi de l’anarchie, des luttes sociales en général, anticolonialisme, antiracisme…

LB : Et cela tant dans une perspective historique qu’actuelle. On essaye toujours de ramener à aujourd’hui et d’être en prise avec des sujets contemporains.

JM : On a plusieurs collections. L’une d’elles s’appelle Boomerang et on y réédite des textes du début du XXème siècle qui nous paraissent encore d’actualité, qu’on accompagne de préfaces de penseurs contemporains qui mettent en lumière pourquoi c’est intéressant de le lire aujourd’hui, pour ne pas toujours réinventer l’eau chaude. On essaye toujours d’avoir un lien entre passé, présent et même futur, puisqu’on a aussi une collection de science-fiction. On réédite de vieilles nouvelles de SF initialement publiées entre les années 1940 et 1970 qui étaient vraiment visionnaires.
Ces textes courts de SF nous permettent de toucher un public différent de celui des essais mais sur les mêmes thématiques. Souvent les nouvelles sont critiques, elles vont avoir anticipé par exemple le réchauffement climatique, des catastrophes écologiques, des technologies poussées à outrance et leurs dérives…
On a eu envie dès le début de faire de la BD parce que cela permet aussi de s’ouvrir à d’autres publics et de faire de la vulgarisation autrement sur certains sujets. On attendait d’avoir un peu plus de maturité pour se lancer. Puis il y a eu cette opportunité qui s’est présentée.

LB : Le choix de faire de la BD s’inscrit vraiment dans la démarche de trouver d’autres lecteurs. Le medium dessiné force à rendre un sujet accessible, il oblige à une économie et à une écriture particulière. L’image raconte d’autres choses que le texte.

Il y a un engouement depuis quelques années en BD pour la vulgarisation scientifique, la BD documentaire. Est-ce que cela vous intéresserait aussi ?

LB : Oui. C’est vrai que notre première BD est plutôt un récit, mais c’est un choix, elle aurait pu s’orienter vers le documentaire en étant beaucoup plus cadrée. On a plus voulu traduire les impressions et montrer le côté personnel parce que c’est une expérience difficile et qu’il n’y a pas d’expérience universelle en hôpital psy, c’était plus à propos de le traiter comme ça. On choisit avec les auteurs comment on traite le sujet, selon leurs possibilités, le public touché et ce qu’on a envie de faire à ce moment-là.

JM : comme on ne va pas faire beaucoup de BD, une par an, on n’a pas envie de se mettre un cadre trop rigide. Sur les prochaines on sera peut-être plutôt sur un format de vulgarisation scientifique documentaire, avec une association de journaliste scientifique et scénariste-illustrateur parce que ça sera sur des sujets qui s’y prêtent, mais ça sera du cas par cas.

Quels sont les principaux défis à relever selon vous pour une maison d’édition indépendante ?

LB : Le prix du papier ! (rires) En ce moment tous les éditeurs ont ce problème. C’est très général, mais le défi c’est de s’imposer, réussir à vivre en cohabitation un peu forcée avec des groupes qui ont une force de frappe énorme. C’est savoir se distinguer par la qualité des textes, la qualité des ouvrages, l’angle d’approche… Mais tout est un défi dans l’édition indépendante ! (rires) Après ça donne une liberté que les groupes n’ont pas non plus.

JM : on est bien épaulées par les librairies indépendantes. On organise aussi pas mal de rencontres en librairies et ça permet de donner de la visibilité. Par exemple l’un de nos livres qu’on a le mieux vendu ces dernières années (La guerre des mots) ne s’est vendu que par le bouche à oreille de lecteurs et libraires. C’est une critique du système médiatique et politique, donc forcément peu de journalistes auraient envie de faire un article dessus, surtout dans les grands médias…

LB : On essaye de faire des livres qui durent, qui ont une réflexion assez large pour être encore valable dans 4-5 ans. Après il manquera des éléments plus actuels, mais en soit la réflexion globale sera toujours juste.

Comment en êtes-vous arrivées à travailler avec Jo Mouke et Julien Rodriguez pour Déraillée, le récit d’un internement volontaire en hôpital psychiatrique ?

JM : Je connais très bien Jo Mouke. Quand elle a été hospitalisée, je lui ai dit d’écrire ce qui lui arrivait, mais c’était plus à visée thérapeutique. C’était devenu une blague entre nous, on lui disait « tu raconteras ton internement et ça fera un bestseller », comme plein de grands auteurs en littérature ont pu le faire sur des expériences similaires. Donc elle a tenu des carnets pendant son hospitalisation, et une fois qu’elle est sortie on s’est posé la question d’en faire quelque chose. Elle en avait vraiment envie, et au début on pensait plus à une forme écrite, mais c’était trop difficile pour elle de se replonger là-dedans toute seule. Elle lit aussi beaucoup de BD, et en plus des textes dans ses carnets elle avait fait pas mal de petits croquis, donc on a décidé de passer par la BD. Etre accompagnée par Julien Rodriguez, un de ses amis, qui a été coscénariste avec elle et illustrateur, lui a permis de ne pas être seule face à son texte et de prendre un peu de distance. Elle lui a envoyé ses carnets, il a regardé et y a trouvé de la matière, et c’est comme ça que le projet s’est lancé.

Est-ce fréquent d’avoir le point de vue d’un patient sur ce genre de situation ? On est plus souvent du côté des soignants et aidants…

JM : Effectivement. À l’époque on avait lu pas mal de textes ou BD sur le sujet. Il y avait des témoignages soit de personnel soignant soit de journalistes en immersion, mais pas en tant que patients, qui restaient dans l’observation. Ça nous paraissait intéressant d’avoir ce point de vue-là, et c’est pour ça qu’on a opté pour la forme du roman graphique plutôt que du documentaire. L’autrice n’avait pas l’ambition de documenter le sujet parce qu’elle n’est pas journaliste, c’était vraiment une expérience personnelle intime. On a préféré un récit qu’on peut lire sans être forcément confronté à ce sujet, juste l’histoire d’une héroïne contemporaine face à des difficultés, sans être non plus trop dans le pathos.

LB : aujourd’hui malheureusement le sujet de la dépression touche beaucoup de personnes, en France particulièrement, ça peut faire écho. Le livre est sorti juste avant la semaine de la santé mentale en France. Il y a de plus en plus de visibilité sur ce sujet et je trouve que c’est important d’en faire partie, de pouvoir en parler sans honte.

Déraillée est votre premier travail d’édition avec un dessinateur, comment avez-vous abordé le sujet ?

JM : On n’a pas travaillé de façon traditionnelle, où l’auteur-scénariste écrit le scenario complet, puis après le story-board et après le dessin. Jo Mouke avait du mal parfois à aborder certains sujets et que Julien Rodriguez dessine au fur et à mesure, ça l’a beaucoup aidée. Généralement elle écrivait quelques planches, puis il les story-boardait assez rapidement. Ça lui a demandé beaucoup de travail parce qu’il y a eu pas mal de retours en arrière, de corrections.
La majorité de nos interventions était plutôt sur la narration, sur le rythme. C’est hyper difficile, on est dans un univers clos, toujours les mêmes murs d’hôpital, les journées monotones qui se répètent en boucle avec parfois des interactions avec les autres patients, mais parfois on trouvait que ça devenait vraiment trop lourd, même si ça reflétait la réalité. Sur le dessin, on a retravaillé des plans qui ne fonctionnaient pas très bien. Au début, Jo Mouke avait tendance à vouloir tout mettre dans le texte parce qu’elle n’était pas habituée à la forme BD. Julien Rodriguez a commencé par garder tous les textes, mais ensuite il y a eu un rééquilibrage, car on pouvait traduire plein de choses par le dessin.

Quels sont vos prochains projets en BD ?

JM : On ne peut rien dévoiler encore, mais ça serait pour début 2024 et à priori plutôt de l’enquête documentaire sur des sujets de notre ligne éditoriale. Ces projets sont assez longs à mettre en place, avec des auteurs spécialistes qui vont devoir travailler avec des scénaristes illustrateurs.
On ne peut pas non plus multiplier les projets de BD parce que ce sont des projets lourds en termes de coûts, surtout que pour cette première BD on avait envie que ce soit un bel objet. On a aussi fait en fonction de nos goûts, pour avoir une belle BD qu’on garde ou qu’on puisse offrir.

Déraillée, de Jo Mouke et Julien Rodriguez, 128 pages, 20€ – Le Passager clandestin

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Laetitia Larralde
Architecte d'intérieur de formation, auteure de bande dessinée (Tambour battant, le Cri du Magouillat...)et fan absolue du Japon. Certains disent qu'un jour, je resterai là-bas... J'écris sur la bande dessinée, les expositions, et tout ce qui a trait au Japon. www.instagram.com/laetitiaillustration/

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