Livres

Quand la lumière décline, une ronde triste de 4 générations d’Allemagne de l’est par Eugen Ruge

25 juillet 2012 | PAR Yaël Hirsch

Publié en Allemagne chez Rowohlt Verlag, le premier roman du physicien et traducteur de Tchekhov Eugen Ruge, « Quand la lumière décline », a obtenu en 2011 le prix du livre Allemand (Deutscher BuchPreis), c’est-à-dire l’équivalent du Goncourt. Cette fresque sur 4 générations qui ont connu la RDA s’est vendue à 350 000 exemplaires Outre-Rhin et sort à la Rentrée 2012 en français dans une traduction de Pierre Dehusses. Le roman est édité par une une jeune maison qui monte, les Escales.

La fondatrice de la lignée des Umnitzer en RDA est la figure forte et déjà intellectuelle de Charlotte, dite Lotti, qui après s’être réfugiée au Mexique pendant le Troisième Reich, décide de revenir en Allemagne pour servir l’idéal communiste. Elle retourne en Allemagne avec un deuxième mari, Wilhelm, mis immédiatement sur une voie de garage, tandis que ses deux fils sont déportés pour avoir critiqué le pacte Germano-Soviétique. Un seul revient du Goulag, Kurt, qui épouse la russe et travailleuse Irina et se fait connaître comme historien du mouvement ouvrier. Né en RDA, leur fils unique, Alexander, dit Sacha, a bien du mal à trouver sa place dans ‘l’ombre de son père et ultra gâté par sa mère. Il épouse très jeune Melitta, avec qui il a un fils, Markus à l’âge de 22 ans. Cette paternité et le divorce rapide d’avec sa femme le poussent à interrompre ses études…

Livre-fleuve, transgénérationnel et fascinant, « Quand la lumière décline » est structuré autour d’années phares- pour la famille des Umnitzer et pour la RDA. Il laisse la voix à tous les personnages et permet ainsi à 4 générations diverses et à des hommes et des femmes allemands ou russes immigrés en Allemagne de donner leur point de vue. Inspiré par l’Histoire de sa famille, Eugen Ruge a parfois été comparé à notre Goncourt 2011, Alexis Jenni (voir notre critique) parce qu’il a connu le succès avec un premier roman qui revient sur l’Histoire de son pays. Mais aux antipodes de Jenni et de nombreuses productions allemandes des années 2000 et 2010 sur la RDA, Ruge ne montre pas l’once d’une nostalgie (ou de ce que les allemands appellent l’Ostalgie) dans ce roman au titre révélateur. « Quand la Lumière décline » s’intéresse à l’impact de l’Histoire -nationale et familiale- sur des individus et non aux macro-promesses regrettées d’un futur qui aurait dû culminer dans l’égalité. Bien sûr, les difficultés de la « Wende » (le tournant des années 1990) ne sont pas passées sous silence, mais ce n’est pas pour autant que le texte de Ruge oublie les violences, la misère et les vexations qui avaient lieu en RDA. Pas de temps béni des colonies ou du communisme donc, mais un portrait froid, et à temps très dur, de personnages ayant survécu à ce passé encore si proche. Un grand roman, à découvrir dès le 23 août 2012.

Eugen Ruge, Quand la lumière décline (In Zeiten des abnehmenden Lichts), trad. Pierre Dehusses, édition Les escales, 423 p., 22.95 euros. Sortie le 23 août 2012.

« La seule chose que Kurt savait encore faire, se dit Alexander, la seule chose qu’il faisait encore de son plein gré, la seule chose qui l’intéressait vraiment et pour laquelle il recourait à l’ultime part de ruse dont il était capable : manger. Absorber de la nourriture. Bouffer. Kurt ne mangeait pas avec plaisir. Kurt ne mangeait pas parce qu’il trouvait ça bon… Kurt mangeait, bouffait pour vivre. Manger = vivre. Cette formule, se disait Alexander, il l’avait apprise dans le camp de travail – de façon indélébile. » p. 15


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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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