Poésie
Cinquantenaire de la mort du poète israélien Nathan Alterman

Cinquantenaire de la mort du poète israélien Nathan Alterman

28 mars 2020 | PAR La Rédaction

Nathan Alterman, élu le poète de langue hébraïque le plus aimé de notre génération est mort il y a 50 ans, ce 28 mars 2020. Dory Manor, lui-même poète et traducteur célèbre, revient sur les influences françaises, de Baudelaire à Victor Hugo, de ce poète israélien. Alterman vécu ses années formatrices à Paris et à Nancy, mais reste, néanmoins, à découvrir par les cercles littéraires français.

Par Dory Manor.

Figure majeure de la poésie hébraïque moderne, Nathan Alterman (Varsovie 1910 – Tel-Aviv 1970) est un des auteurs hébraïques les plus abondamment étudiés par la recherche littéraire israélienne et les plus lus par le grand public. Installé à Tel-Aviv avec sa famille à l’âge de quinze ans, Alterman compose ses premières poésies hébraïques alors qu’il est élève au lycée Hertzliya de Tel-Aviv. En 1929 il part en France, d’abord à Paris, où il séjourne pendant une année pour y apprendre le français, puis, pendant deux ans, à Nancy, où il fait des études d’agronomie. Ce séjour français se révélera décisif dans la constitution de sa poésie en général et de son premier recueil ?????? ???? (Les étoiles dehors), de 1938, en particulier.

À Paris, Alterman approfondit ses connaissances en matière de littérature française. À côté des grands classiques de la prose du XIXe siècle – Balzac, Stendhal, Hugo, etc. – il se met à la lecture des poésies d’auteurs tels que Baudelaire, Verlaine, Rimbaud, Apollinaire, Verhaeren ou encore François Villon, le poète-voyou du XVe siècle, et bien d’autres. Par ailleurs, c’est lors de ce séjour parisien qu’Alterman se met à traduire du français. Parmi ces traductions de jeunesse (publiées à titre posthume), figurent des poèmes de Verhaeren, de Villon et de Baudelaire. Tous ces auteurs trouveront des échos, plus ou moins explicites, dans sa poésie – à la fois dans la poésie de jeunesse qu’il compose alors qu’il vit en France, et dans celle qu’il publiera par la suite dans ses recueils. Toutefois, c’est surtout à la poésie de Baudelaire et de Verlaine qu’il s’identifie, au niveau thématique comme musical.

Certes, Alterman est bien conscient du fait que la poésie symboliste du XIXe siècle ne peut guère être considérée comme « le dernier cri » poétique à la fin des années 1920. Il était, bien entendu, au courant de l’activité des mouvements poétiques d’avant-garde, pour la plupart hostiles au symbolisme, tels que le futurisme, l’expressionisme, l’imaginisme, et en France le dadaïsme et le surréalisme, ainsi que les divers courants poétiques des tendances socialiste et néo-catholique. Et pourtant, ce sont les échos du symbolisme – souvent à travers son acception en Russie – qu’il choisit d’apporter en hébreu.

Dans les poèmes qu’Alterman écrit à Paris, on trouve de nombreuses allusions à des endroits précis – monuments parisiens, rues, quartiers – qui seront complètement éliminées par la suite dans les poèmes de ?????? ????. En effet, dans sa poésie parisienne, le jeune Alterman qui vient de découvrir à la fois la poésie de Baudelaire et les endroits précis dont il parle, se pose en flâneur à la manière de son héros ; il erre à travers les rues de la capitale en narrant ses expériences, le plus souvent à la première personne, et en nommant les endroits précis qu’il traverse (Notre-Dame, la Seine, la place de la Concorde, la place de la Bastille, le Panthéon, Rue de Lappe…), tout comme Baudelaire le fait dans des poèmes tels que « Le Cygne » ou « Les sept vieillards ».
Ces vagabondages urbains et la manière dont ils sont décrits s’inspirent donc très clairement des flâneries baudelairiennes. Cependant, ils se contentent alors de l’aspect anecdotique et aléatoire de ses ballades en ville et ne comportent pas encore la dimension métaphysique et symbolique qui caractérise les « Tableaux parisiens » et qu’on retrouvera plus tard, quoique d’une manière quelque peu différente, dans les poèmes de Les étoiles dehors. Autrement dit, si Baudelaire cherche dans ses poèmes à tirer l’éternel du transitoire, selon sa formulation, le jeune Alterman ne se focalise encore que sur l’éphémère, sans parvenir, et peut-être sans chercher, à l’éterniser.

Quant à ce qu’on peut appeler de manière plus vague l’inspiration baudelairienne du recueil, celle-ci est pour ainsi dire omniprésente dans les poèmes urbains de Les étoiles dehors, qui se placent indéniablement dans la lignée de la poésie de la ville moderne dont les « Tableaux parisiens » des Fleurs du Mal constituent le point de départ. Cette inspiration thématique, déjà constatée de manière toute aussi flagrante dans les poèmes parisiens d’Alterman, change néanmoins d’aspect dans les poèmes de son premier recueil. Ainsi, les détails de la ville réelle, et la multitude de noms propres qui caractérisaient les poèmes parisiens, disparaissent à présent au profit de la texture bien plus abstraite, souvent symbolique, d’une ville non-définie qui peut être Paris, Tel-Aviv ou bien une ville métaphorique qui n’est pas nommée.

L’évocation de ces noms de poètes du XXe siècle nous rappelle, justement, que l’influence baudelairienne que subit le jeune Alterman, malgré son importance incontestable, n’est qu’une des nombreuses influences qui interviennent dans son œuvre, au seuil de son parcours de poète, et qui l’alimentent et la façonnent. Cette influence, répétons-le, est surtout discernable au niveau thématique et, dans une moindre mesure, au niveau stylistique. Mais pour ce qui est de la forme – la prosodie altermanienne reconnaissable entre toutes, ses rythmes particuliers, ses sonorités, ses rimes, les structures métriques et strophiques qu’il emploie, etc. – c’est du côté d’autres poètes qu’il conviendrait d’en chercher l’inspiration principale. Citons en conclusion Reviel Netz qui affirme que pour les aspects formels de son œuvre, Alterman subit en premier lieu l’influence de poètes russes, tandis que l’œuvre de Baudelaire n’y joue en fin de compte qu’un rôle très secondaire :

Dans une certaine mesure, la poésie moderne toute entière part de Baudelaire. Une certaine tonalité novatrice qui reflète un abattement sans bornes, l’assentiment et la répugnance à l’égard de la ville, la déambulation de celui qui collecte des impressions sibyllines – Quel poète, à partir de la fin du XIXe siècle, n’a-t-il pas exprimé ne serait-ce qu’une partie de ces sentiments ? Alterman, qui a séjourné quelque temps en France, pouvait lire cette poésie dans sa langue d’origine et en subissait à coup sûr l’influence. Cependant, il est absolument évident que la musique de ?????? ???? est russe et nullement française. […] Le coquillage poétique d’Alterman nous fait entendre des vagues qui viennent des côtes russes, et aucunement de celles de la France. Un poète dont la mélodie intime est française pourrait-il […] ne composer aucun alexandrin […], ni le moindre sonnet? Serait-il capable de prendre un tel plaisir à des combinaisons aussi complexes et dures de consonnes que celles qui plaisaient tant à Alterman?

Pourtant, s’il est, parmi les classiques français, un auteur qui rappelle la place qu’occupe Alterman dans la conscience littéraire israélienne, ce serait un poète qui à beaucoup d’égard, est le contraire même de Baudelaire ; je parle de Victor Hugo.

« Alterman aussi, tout comme Victor Hugo, écrit dans sa jeunesse une poésie « parfaite », des fois, trop parfaite. Une poésie virtuose et vertigineuse qui est dotée d’une puissance musicale et linguistique hors pair. Cette puissance est telle qu’aucun lecteur hébraïsant ne peut désavouer, si ce n’est par à priori ou par simple manque d’écoute. Alterman aussi, tel que Hugo, aime s’adresser à Dieu et aux forces de la nature dans des invocations pathétiques (« A jamais, ne me sera arrachée, O notre Dieu / la mélancolie de tes grands jouets »), et il multiplie la mise en scène des figures trop allégoriques, des « mon ami » et des « ma fille », des destinataires anonymes, des hommes ou des femmes génériques et sans trait de visage. Il en va de même pour ses chefs d’œuvre (Les étoiles dehors et La joie des pauvres) que pour ses œuvres les plus faibles (la ville pleine d’oppresseurs). Si Paul Valery avait parlé hébreu, il aurait dit sûrement d’Alterman, ce qu’il a dit de Hugo, « c’est un milliardaire — Ce n’est pas un prince. »
Mais en des rares occasions où il se permet d’être personnel, il est profondément touchant. Lui aussi, a écrit un poème a sa fille, Poème de sauvegarde. Rares sont les chansons hébraïques qui continuent de faire retentir les cœurs, génération après génération, comme ce poème-là. Hélas, à Alterman non plus, personne n’a osé dire : « Vas-y doucement, Nathan. Décoince-toi, sois simple, sois audacieux. Arrête d’essayer de représenter l’éternité et la nation, et laisse ta musique parler d’elle-même. » Quel dommage qu’il n’a pas eu cet ami-là ».

À la réflexion, peut-être qu’un tel ami n’aurait pas pu exister. Peut-être qu’Alterman ne pouvait être que tel qu’il l’était. Lorsqu’un sondage a été réalisé, il y a quelques années, sur un des sites de culture israélienne, et qu’Alterman a été élu, à une grande majorité, le poète hébraïque le plus aimé, je ne pouvais pas ne pas murmurer, à l’instar d’André Gide par rapport à Hugo, « Nathan Alterman – hélas ».

visuel  : Photograph of Israeli poet Natan Alterman (1910 – 1970) / circa 1952 / Kfar Saba Municipal Museum / Domaine Public / WikiCommons.

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La Rédaction

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