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« Peau de Caniche », un récit qui manque de chien

« Peau de Caniche », un récit qui manque de chien

18 mai 2012 | PAR Sarah Barry

« Peau de caniche », ou l’histoire d’une enfant traitée comme le petit chien aussi distrayant que transparent d’un couple fortuné. Un texte court et finement écrit, qui dévoile les infortunes que peuvent vivre les rejetons de la haute société, sans pour autant nous remuer les tripes.

Au début, on apprécie cette métaphore de bonne augure, qui promet un discours astucieux et décalé : Dominique Zehrfuss va nous raconter sa vie passée de caniche, livrer les curieux souvenirs d’une enfance hors du commun. On attend la démonstration fleurie.

Puis, ce sont des noms et des références, toute une mythologie familiale où transpire un besoin de reconnaissance sociale. Il y en a trop, on ne retient pas grand chose. Ou du moins, on imagine qu’en étoffant un peu ces renvois historiques et culturels, par le biais de descriptions ou d’anecdotes plus nombreuses, on sortirait de cette impression de liste sans saveur qui se contente d’être énumérée. Le contexte social et intellectuel de la narratrice est certes ainsi exposé, avec une sobriété parfois appréciable, mais peut-être aurait-il pu être mis à profit de façon plus plaisante. Et l’on se demande si un autre pôle d’attraction sinon celui de la vie sociale hors du commun des parents va finalement se développer.

Justement se profile peu à peu le « personnage » qui incarne une force attrayante du récit : la mère de l’auteure. Celle que l’on surnomme « la perle noire du Sahel » veut être « traitée comme une grande dame » et comme une « héroïne ». Dès lors, chacun se soumet à sa superbe, dont on ignore les motivations, si ce n’est une certaine beauté, et la narratrice n’en finit plus de fournir des expressions imagées pour décrire la servilité qu’ils vivent, elle et son père : ils sont « les vassaux de cette suzeraine », les « accusés » dans « l’oeil du cyclope », soumis aux « sautes d’humeur » et aux « caprices » de la « patronne », ils sont « deux conscrits qu’on met au mitard », ils sont les « créatures » de la « doctoresse Frankenstein », de « l’impératrice » affectée d’une « hypertrophie anormale du moi », ils sont « unis par la peur », « comme deux soldats dans la même tranchée », ils sont les « adorateurs » de la « divinité »… Autant de formules savoureuses, qui confèrent cependant un effet un peu répétitif à l’intrigue.

La mère reproche sans fin à son mari de l’avoir arrachée à une vie de rêve, composée d’un mariage glorieux et d’une respectabilité jouissive à Tunis. Leur fille tente de se faire une place au milieu de ce conflit perpétuel, qui oppose deux personnalités aux défauts originaux mais éprouvants. C’est là finalement l’histoire qui est racontée, moyennant des exemples plus ou moins convaincants et un langage littéraire agréable, subtil, souvent amusant. La métaphore du caniche se tient à peu près et se montre cocasse. L’enfant adopte un rôle tout particulier entre ces deux individualités très envahissantes, qui ne laissent aucune place au développement de la sienne. Et la narratrice en plaisante avec habileté, extrait :

Mes parents m’ont toujours dit avec une certaine fatuité : « TOI, TU ES L’ENFANT DE L’AMOUR. » La voie est toute tracée. Je serai leur Cupidon, un « putto » aux fesses rebondies, je décocherai les flèches de l’amour avec mon arc, au cas où l’idylle aurait un coup de grisou. Eternelle mascotte, destinée à prouver aux yeux du monde que « mes parents vivent un grand amour romantique » …

Mais l’on attend que quelque chose de plus bouleversant se passe. « Nous ne savons pas encore que ces jours d’insouciance ne reviendront pas. J’ai quatre ans » : des phrases de rupture, qui semblent annoncer un sursaut. Cette interprétation est peut-être l’erreur des esprits d’aujourd’hui, qui en vivent trop par le biais des fictions modernes, ces dernières s’appliquant à tenir le lecteur en haleine, à lui faire des promesses tenues de façon toujours plus mirobolante. Il faut donc rapidement se résigner à une narration hachée, où l’on ne rentre presque jamais dans le présent d’un moment. L’émotion personnelle que l’auteur ressent à travers toutes ces bribes de vie n’est pas souvent accessible, mais elle est bien réelle, sincère. Et l’on est stupéfait de découvrir autant de maladresse et d’indifférence dans l’éducation exercée par les parents sur leur unique fille, celle-ci étant considérée comme une adulte modèle réduit, que l’on délaisse la plupart du temps entre les mains d’étrangers ou d’employés de maison.

Cependant, on ne peut s’empêcher de s’interroger : cette sorte de pédagogie n’était-elle pas banale dans les milieux aisés des années 50-60 ? Ne confiait-on pas souvent l’éducation des enfants aux grands-parents et aux domestiques, les parents s’offrant ainsi le loisir de sortir le soir, de recevoir, de voyager ? Une distance et une sévérité toutes conventionnelles existaient entre les générations de ces familles bourgeoises, et si les enfants souffraient d’un manque d’affection, ils étaient largement préservés de toute carence matérielle. Ils voyageaient, étaient entourés, et l’on ne manquait pas de les informer de leur chance. Certes la famille décrite ici connaît des crises et des violences usantes, causées par une personnalité tyrannique qui n’est pas sans interpeller le lecteur. Mais combien de foyers vivent dans le bonheur et l’insouciance les plus parfaits ? Ayant à l’esprit tant d’exemples d’enfances brisées par des conditions de vie autrement difficiles, on a parfois du mal à compatir.

Peut-être la pudeur de l’auteure nous prive-t-elle d’illustrations plus concrètes des mésaventures qui lui ont causé tant de souffrances indélébiles, illustrations que l’on n’attendrait pas si le ton n’était pas si dramatique parfois. Le vernis oriental hérité de la mère et les évocations folkloriques qui s’y attachent, teintent le récit d’une ambiance piquante qui participe à son intérêt. On retient également l’humour et l’élégante ironie de l’auteure, qui sont des facettes convaincantes de cette oeuvre littéraire.

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Sarah Barry

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