Livres

Paul Auster est Invisible

10 avril 2010 | PAR Alienor de Foucaud

Présenté au Salon du Livre il y a quelques semaines, le dernier roman de Paul Auster est publié chez Actes Sud. Une nouvelle variation sur « l’ère du soupçon », à l’américaine, plantant des personnages en proie à la quête de soi et à la fuite. Un roman de formation moderne qui excelle tant dans son renouvellement de structure narrative que dans ses thématiques contemporaines. De New-York à Paris, Paul Auster a encore réussi son pari, et continue de nous surprendre.

New-York, Printemps 1967, Adam Walker, jeune aspirant-poète et étudiant à Columbia, rencontre un énigmatique mécène français, Rudolf Born, professeur enseignant à la School of International Affairs et sa sulfureuse maîtresse, Margot. Sans ambages introduit dans l’intimité du couple, l’idéaliste jeune homme-aux yeux tristes et au visage morose- se voit proposer une association susceptible de placer la littérature au centre de son existence. Mais une nuit criminelle va quelques temps plus tard sceller une étrange communauté de destins. Cette intrigue est celle du roman de Paul Auster, mais aussi et surtout celle d’Adam Walker lui-même qui, 40 ans plus tard, envoie le manuscrit de son récit avant de mourir à l’un de ses anciens condisciples, le célèbre romancier Jim Freeman, le chargeant de mettre en forme les notes fragmentaires qu’il a rassemblées pour la suite.

Qui est réellement Adam Walker ? Un orfèvre en herbe des mots, traducteur d’obscurs poètes médiévaux, un pacifiste déclaré, un enfant gâté de la classe moyenne, qui se vautre dans l’ignominie de ses contradictions, et qui fuit afin de survivre, dans son exil intérieur ? Ou est-ce un auteur-narrateur d’une autobiographie oscillant entre fiction et réalité, qui a peur de lui, peur de prendre des risques, peur d’aller au-delà de ses limites en se révélant par l’écriture ?  Ce qui est sur, c’est qu’Adam Walker nous échappe, tantôt présent, tantôt absent de ces lignes, il èrre au centre de ce récit tel un fantôme invisible qui revient sur les lieux du crime.

Les souvenirs l’envahissent contre sa volonté, et les saisons s’enchainent, Printemps, Eté, Automne, seul l’Hiver échappe à la traque du jeune poète. Mais la froideur de la neige envahit le récit glacial d’un être impossible, coincé dans son passé selon une impitoyable condamnation, empli de désespoir et de haine de soi. En jonglant entre une vérité factuelle et matérielle et une dissimulation-simulation, le héros « éponyme » parvient à nous livrer le fantasme d’un homme à l’agonie, le rêve de ce qu’il aurait souhaité qui arrive, mais qui n’est jamais arrivé, devant constater avec effroi que l’illusion est éphémère et l’évasion évanescente.

Invisible est le récit d’Adam Walker, histoire obsédante qui s’est insinuée dans son âme, devenant partie intégrante de son être, et qui s’en va avec lui, revenant telle une chimère fantasque, sous la forme d’une fable versatile et ondoyante, qui nous glisse entre les doigts comme si l’écriture ne parvenait pas à la fixer dans le temps. La profonde modernité de Paul Auster est de parvenir à tenir une histoire par la force même d’une écriture, qui seule reste, ancrée dans une tradition et une continuité.

Invisible, Paul Auster, Editions Actes Sud, 291 pages, 22,50 euros.

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Alienor de Foucaud

One thought on “Paul Auster est Invisible”

Commentaire(s)

  • Yaël Hirsch
    yael

    énigmatique et très tentant

    avril 11, 2010 at 23 h 23 min

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