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Patrice Guirao parle de sa trilogie Al Dorsey

Patrice Guirao parle de sa trilogie Al Dorsey

30 avril 2011 | PAR Yaël Hirsch

A la plume généreuse de Patrice Guirao, nous devons –souvent en travail de tandem avec Lionel Florence- les textes des « Dix commandements », de « Cléopâtre », du « Roi Soleil » ou encore de « Mozart l’opéra Rock ». Avec une trilogie tendre et ironique, qui invente le genre « Polar bleu azur », l’auteur qui vit une grande partie de l’année entre la Nouvelle Calédonie et la Polynésie s’est donné plus d’espace que pour une chanson. Un espace pour rendre hommage avec humour à Tahiti, où il a grandi. Cette « Trilogie Al Dorsey » suit un jeune détective privé tahitien un peu naïf et sa jolie fiancée, mannequin dont un requin a dévoré un bras, entre l’archipel et le continent américain. Les deux premiers volumes « Crois-le ! » et «Lyao-ly » (Au vent des îles) sont déjà disponibles, et le troisième volet devrait sortir avant la fin de l’année. Rencontre avec un humaniste heureux.

Quel lien entretenez-vous avec Tahiti ?
Je suis arrivé gamin à Tahiti j’y suis arrivé à l’âge de treize ans avec mes parents qui travaillaient là-bas, et depuis je n’ai plus jamais quitté Tahiti. J’ai fait carrière en France de loin ! Je suis rentré après faire mes études à Toulouse, j’ai fait l’ENAC et ai été aiguilleur du ciel pendant quelques années. Dans la trilogie Al Dorsey, l’intrigue policière est un prétexte à faire une promenade dans les coulisses de Tahiti, celle qu’on ne voit pas quand on est touriste à passer ses journées sur la plage qu’on regarde le lagon qu’on mange au restaurant et qu’on rentre à la maison. Il y a toute une vie qui grouille de personnages atypiques qu’on n’imagine même pas exister et qui sont là. C’est un peu un hommage à ces gens là que j’avais envie de faire. C’est un pays qui m’a donné énormément pendant des années et des années et j’avais envie de rendre un petit quelque chose. . .

Si les deux premiers volumes sont un hommage à Tahiti, cela n’empêche pas l’ironie et l’humour, notamment sur le regard admiratif que portent les Polynésiens sur les Etats-Unis. Quant au héros, il n’est pas toujours très dégourdi…
Heureusement qu’il y a de l’humour. Pour les Etats-Unis, cela s’explique : dans les îles on a toujours tendance à trouver que ce qui est américain, c’est bien. Peut-être parce qu’on est perdu au beau milieu de la mer et que l’Amérique, c’est le continent le plus proche. En même temps, c’est un pays tranquille la Polynésie, il y a parfois quelques anecdotes de faits divers. Sans cela, l’ironie est qu’ il n’y a pas de quoi nourrir un privé. Même avec des histoires de divorces etc… Car la liberté des mœurs fait qu’il y a peu de travail pour un privé. Al Dorsey est privé comme il aurait été employé à la poste ou chauffeur de taxi. Petit à petit, faute d’affaires, il se retrouve pris à son propre piège dans la mesure où il ne s’intéresse qu’à des histoires qui le ramènent à lui. En fait, c’est un môme, il n’est pas sorti de l’enfance, c’est un antihéros typique. Il m’amuse, il est gentil, et il a toutes les tentations d’un homme et puis il n’est pas adulte. Il aborde les choses avec un regard un peu incrédule, il n’est pas sur de lui, jamais, il n’a pas de certitudes, il peut tout remettre en cause. C’est un grand adolescent encore. C’est pourquoi quand les autres personnages boivent de l’alcool, il a droit au jus de citron.

Vous avez dû aussi jubiler de choisir une sublime héroïne échappant à tous les critères canoniques de la beauté et très souvent absente dans les deux premiers volumes…
Choisir une jeune chinoise manchote qui s’est fait manger le bras enfant était bien, car les personnages avec des handicaps sont rarement inclus dans les livres. En plus, elle mène exactement la même vie que les autres, avec son caractère bien trempé et plus encore, car elle est mannequin, ce qui est réservé aux plus belles femmes du monde. Cela peut étonner. Et dans le deuxième volume, cela m’a amusé de l’imaginer comme fil rouge qui est tout le temps là, puisque tout le livre part du désir du héros de la voir revenir, mais en même temps elle est absente. Dans le troisième volume, elle devrait avoir un rôle encore plus important.
Dans les deux premiers volumes de votre trilogie, tentez-vous de dresser une sorte d’encyclopédie du parler local ?
Pas du tout. Il y a beaucoup trop de chose à savoir et je ne parle pas la langue Maori. Je voulais juste montrer que c’est une langue vivante qui existe toujours et qui est là. Quelqu’un sans terre et sans langue n’est personne. J’emploie simplement des tournures qui sont spécifiques au parler local. Je n’en emploie pas beaucoup : on roule beaucoup les r là-bas. On transforme un peu les expressions « dormir les yeux », « baigner la mer ». Cette musique d’une langue, ce chant permanent, c’est aussi l’essence du pays. Il fait partie de l’environnement et dans un livre je trouve très intéressant de voyager avec l’environnement sonore.
Dans le premier volume, « Crois-le ! », vous décrivez très précisément certains réseaux et certaines iodées anarchistes. Est-ce lié à votre souci de liberté ?
C’est une quête de chaque individu. La seule vraie richesse, le seul bien qu’on puisse avoir c’est le temps qui nous est donné à la naissance. La liberté, ce n’est pas tant de choisir mais de pouvoir choisir. Une fois qu’on a choisi, on n’est plus libre. En même temps, Une île c’est un peu le cœur même du sentiment de la liberté, car on a en permanence l’ailleurs devant soi. L’horizon, c’est l’ailleurs, c’est Partout où on regarde autour de soi, il y a la mer et la mer est une invitation au voyage et à l’aventure. On a moins ce sentiment dans une ville où l’on est enfermé entre des bâtiments.

Pour caractériser les aventures de votre héros, Al Dorsey, certains parlent de « Polar des tropiques ». Après le thriller américain et le polar suédois, auriez-vous inventé un nouveau genre littéraire ?
Génial, je ne demanderais que cela. Il y a un journaliste qui a trouvé un titre que je trouvais très beau et j’ai repris cette idée. Il parlait pour mes livres de « Polar noir Azur ». C’est vraiment joli. Mais tant mieux si un jour il y avait un mouvement « Polar des Tropiques » car il se passe beaucoup de choses en littérature ultra-marine, et on n’en découvre pas beaucoup en métropole. Il y a un tas de jeunes auteurs qui existent dans les îles du pacifique qui n’ont pas du tout accès au public. C’est vrai dans la littérature et c’est vrai dans la musique aussi. Les seuls qui s’en sortent et qui ont la chance d’être entendus sont les artistes antillais. La musique antillaise est présente, mais allez parler de la musique canaque (de Nouvelle Calédonie, ndlr) ou polynésienne, personne ne les connaît. Mon éditeur (Au vent des îles ) regroupe beaucoup d’auteur autant de Polynésie, d’Australie que de Nouvelle Zélande et donne un bon aperçu du parc d’auteurs fascinants qui viennent du pacifique. Mais ce genre de littérature n’a pas de visibilité en France, principalement parce qu’ils ne trouvent pas des libraires pour les mettre sous le regard des gens. La littérature du pacifique demeure donc en général un mouvement très régionaliste.

Avez-vous immédiatement souhaité écrire une trilogie Al Dorsey, où le deuxième volume est-il né à la fin de « Crois-le ! » ?
Dès le départ j’avais envie de faire une trilogie. Même au-delà de la trilogie, j’avais envie d’avoir un personnage récurrent. C’est tellement difficile de s’inscrire dans un livre… . Bien entendu, on est beaucoup plus libre que dans un format chanson, on a liberté de toutes les pages blanches que l’on a pas écrites et qu’il faut écrire, alors que les contraintes sont très présentes dans une chanson c’est condensé, on a peu d’espace, on a un cahier des charges bien défini et il faut dire les choses en peu de mots. C’est un peu différent d’un roman où l’on a 300 ou 400 pages. Mais je crois que plusieurs romans donnent encore plus de chance à l’ouvrage de s’installer. Et il y a un suspense qui dure entre les trois, un peu comme un feuilleton. Le dernier devrait sortir à l’hiver prochain

Vous aimez écrire en équipe et l’interactivité. Les personnages de la Trilogie Al Dorsay vont-ils déborder les 3 volumes ?
Absolument. Toti est déjà sorti du livre pour créer sa page facebook. Depuis la sortie du premier livre et il y vit sa vie. Nous travaillons sur ce personnage avec un jeune dessinateur de BD qui s’appelle Steven Lejeune, qui vit à Borneo et publie chez Dargo. Ensemble on imagine des scenarios sur la vie de Toti, qui a quitté le livre pour les images. Le personnage évolue sur facebook en attendant d’avoir assez d’amis pour avoir sa propre BD. Si tout marche bien pour Toti, à la fin du 3e volume, iol atteindra son objectif. En règle générale, j’aime bien le travail d’équipe et les inter-croisements. Par exemple, dans mon nouveau polar, le héros rencontrera Al Dorsey à Los Angeles et fera un peu d’enquête pour Al Dorsey à Boston, où il vit et exerce sa profession.

Quels sont vos prochains projets d’écriture ?
On travaille sur une comédie musicale qui s’appellera Robin des Bois qui se donnera au Palais des Sports en 2013. Il y a toujours Lionel (Florence ) à l’écriture et Roberto. Par ailleurs, je vais signer chez Plon un autre roman plus noir. Et je vais continuer à développer le personnage d’Al Dorsey par ce qu’il est sympathique et me permet de parler de la Polynésie. Enfin, chez mon éditeur, Au vent des îles, je prévois un autre roman policier…

Patrice Guirao, « Crois-le », Au Vent des îles, 2010, collection « Noir pacifique », 376 p & «Lyao-ly », Au Vent des îles, 2011, collection « Noir pacifique », 422 p, 22 euros chaque volume.

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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