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Oscar Wilde…Le plus politique des esthètes

25 janvier 2013 | PAR Ruben Moutot

Oscar Wilde, le dandy ? On l’a maintes fois déjà dit. Oscar, le bel esprit ? Ses aphorismes ont fait parler de lui. De Wilde le romancier ? Il ne reste guère que Dorian Gray. Mais Oscar Wilde, penseur politique ? N’est point rentré dans les classiques. Pourtant, c’est tout une philosophie qui se cache derrière la prose du grand auteur irlandais. Et non pas seulement une pensée esthétique, mais une véritable pensée politique.

Les fantasmes qui parasitent l’image du célèbre écrivain sont nombreux. Mais qu’on ne s’y trompe pas, derrière l’esprit de génie se cachait un travailleur acharné et dans l’ombre du provocateur narcissique se dissimulait un penseur soucieux des autres et du monde qui l’entourait.

Lorsque Nietzsche affirmait que les Grecs étaient superficiels par profondeur, il provoquait un renversement dans le système de pensée classique : le culte du beau peut être une conception de la vie, et la beauté tout un programme. Oscar Wilde, qui considérait la contemplation et la quête du beau comme l’ultime aspiration de l’homme, assortissait donc son dandysme raffiné d’une philosophie du bonheur et d’un modèle de société bien précis.

C’est dans son essai « l’âme humaine » que l’écrivain présentait sa pensée politique dans sa forme la plus aboutie. Il ne cède dans ce texte à aucune facilité et se retrouvait ainsi souvent mal compris ou même caricaturé. Il méprisait l’altruisme de l’époque en ce qui s’apparentait souvent à de la charité et déclarait alors : « L’objectif souhaitable serait la reconstruction de la société sur des fondements tels que la pauvreté n’y existerait pas ». Il n’hésitait d’ailleurs pas à comparer la misère dans laquelle se trouvait la classe prolétaire britannique à l’asservissement des esclaves noirs américains et dénonçait un système pervers ne permettant pas à ses individus de s’en affranchir : « Les pires propriétaires d’esclaves étaient ceux qui les traitaient avec bonté, les empêchant de percevoir l’horreur du système dont ils souffraient. ».

Socialiste alors que la révolution industrielle érigeait la doxa libérale en référence suprême, il écrivait « sous le socialisme, il en ira tout autrement, personne n’habitera plus de taudis puants, nul ne sera plus vêtu de haillons dégoutants, n’aura plus à s’occuper d’enfants maladifs, affamés, dans des conditions inacceptables et absolument affreuses.». Cette indépendance face à son époque se retrouvait dans sa manière de vivre, libertaire sur les questions de sociétés, il se retrouva en prison pour avoir ouvertement assumé son homosexualité.

Partisan de l’intérêt public ? Certainement. Mais sans jamais se laisser aveugler par une douce utopie ni par le fantasme d’un remède à tous les maux de la société. Wilde réconciliait idéalisme et pragmatisme : « Si le socialisme est autoritaire, si des gouvernements disposent de la puissance économique, comme, à présent, de la puissance politique, si, en un mot, nous devons subir la tyrannie industrielle, alors le nouvel état de l’homme sera pire que le précédant. ».

On l’imagine facilement s’inscrire dans le prolongement d’un Etienne de la Boétie, auteur du discours de la servitude volontaire, lorsqu’il déclarait « Misère et pauvreté sont tellement dégradantes, paralysent à tel point la nature humaine, qu’une classe ne peut être réellement consciente de ses propres souffrances. Il faut que celles-ci lui soient révélées par d’autres».

Oscar Wilde proposait une société dans laquelle l’individualisme prévaudrait. Mais pas au sens moderne du terme. Il pensait en effet à un individualisme libéré de tout matérialisme : « Dans le nouvel état des choses, l’individualisme serait bien plus libre, plus intense et plus efficace qu’aujourd’hui. Je ne parle pas du grand individualisme car la reconnaissance de la propriété privée a vraiment nui a l’individualisme, l’a obscurci en confondant l’homme avec ce qu’il possède ».

Conscient des travers de nos sociétés et visionnaire sur les opportunités que représentent les progrès technologiques, il expliquait au XIXème siècle ce que beaucoup de nos intellectuels se contentent aujourd’hui de mimer : « Il est avéré que la civilisation a besoin d’esclaves. A cet égard, les Grecs avaient bien raison. Sans esclaves pour se charger des basses besognes, des tâches viles et sans intérêt, la culture et la contemplation deviennent presque impossibles. L’esclavage humain est odieux, dangereux et démoralisant. L’avenir du monde repose sur l’esclavage mécanique, l’esclavage des machines. » On imagine l’affliction qui serait la sienne en découvrant aujourd’hui la dépendance de l’homme moderne face à son smartphone ou encore à son compte Facebook.

Sur l’Art, enfin, évidemment. Wilde l’imaginait indépendant de toute forme de pouvoir, libre de s’exprimer pour lui même et par lui même : « Par ailleurs dès qu’une communauté ou une partie importante de cette communauté, ou un quelconque gouvernement, essaie de dicter à l’artiste ce qu’il doit faire, l’art disparaît totalement ou devient stéréotypé, ou dégénéré en une médiocre et abominable forme d’artisanat. ». Ce qu’on pouvait lire sous sa plume symbolise, bien entendu, une dénonciation de la soumission de l’artiste face au pouvoir politique, durant la monarchie notamment. Mais de nos jours, le pouvoir a quitté les têtes couronnées pour mieux rejoindre celles des capitaines d’industries ou de la finance, et on peut désormais lire ses déclarations comme un réquisitoire contre l’asservissement des artistes face au marché.

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3 thoughts on “Oscar Wilde…Le plus politique des esthètes”

Commentaire(s)

  • Dave Feng

    Bonjour,

    Merci de ce post!

    A toutes fins utiles, je vous indique la très bonne édition de « Lâme humaine et le socialisme » aux Editions Aux forges de Vulcain – traduction Shelledy. Avec une introduction de Xavier Giudicelli, spécialiste de Wilde.

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