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Maurizio Bettini décrypte notre Humanité à l’aune des Antiques

Maurizio Bettini décrypte notre Humanité à l’aune des Antiques

01 août 2020 | PAR Franck Jacquet

Contre les barbares de Maurizio Bettini, philologue italien, vient, alors que nous oublions depuis quelques mois la question des migrations méditerranéennes au profit de la crise sanitaire, nous questionner et nous confronter aux textes antiques qu’il connaît si bien. Sur ces questions et plus généralement sur les droits, sur la conception de l’humanité, il s’agit de dégager ce que les textes grecs et romains peuvent encore nous apprendre : ou plutôt, que peut nous rappeler la fréquentation de ces textes ?

Les débats du XXIe siècle et les penseurs antiques

L’auteur a un objectif clair : replacer dans nos débats les apports des philosophes, des écrivains, des savants grecs et romains pour non pas appliquer directement leurs recettes et leur manière de voir le monde, ce qui serait proprement incongru, mais pour dégager des thématiques communes, des points communs dans leur approche de l’humanité, des droits, de l’identité, de la liberté…
Au fil de l’ouvrage, Cicéron, Sénèque ou d’autres piliers comme Aristote sont convoqués pour nous rappeler que l’idée de droits humains généraux est loin d’être une pure invention des Modernes, que des formes de ceux-ci existaient auparavant et que si celles-ci ne peuvent être complètement transposées, on pourrait parfois bien faire de s’en inspirer : donner asile aux réfugiés comme Didon recueillant Enée non pas par posture béate, mais par respect d’autrui, par recul sur son passé (tout autant que par respect des dieux…), partager ce que l’on peut lorsqu’on peut aider mais par idéal philanthrope et principe d’humanité plutôt que par idéologie contraignante (les communia de Cicéron peuvent par bien des aspects apparaître sous l’angle de nos biens publics communs)… C’est bien en faisant ce détour par cette Antiquité que nous pouvons éviter d’être des barbares qui refusent un sol ou une sépulture aux errants des conflits contemporains (la figure d’Antigone est bien évidemment convoquée) et surtout peut-être éviter que nous, nous soyons les barbares plutôt que ceux que l’on s’imagine (les Syriens…). Il n’est pas question d’être sans nuance : Aristote cautionna l’esclavage comme une institution nécessaire, ce qui nous apparaît comme des droits étaient des obligations pour les anciens… Par les textes, le philologue et spécialiste des auteurs grecs et romains pointe ce que nous pouvons tirer de ce passé pour cultiver notre humanité et respecter les textes nationaux ou internationaux que nous avons établis depuis quelques siècles de contractualisme (DUDH…).

On pourra déplorer que les Evangiles et leur message, soit, de manière mécanique comme souvent pour les scientifiques de l’Antiquité, simplement positionnée dans la filiation mais aussi l’aboutissement de ces enseignements des pré-Modernes pour nous autres…

Enfin, on reconnaîtra la « patte » de l’auteur, si engagé contre le pensée des « racines » et l’identitarisme qui ronge nos réflexions sur la culture. Cette dernière est un mouvement, une composition qui se rejoue sans cesse et l’homme n’est pas prisonnier du milieu dont il émerge : le mythe fondateur romain de l’asylum, celui par lequel Romulus et ses proches mènent dans l’enceinte de la nouvelle ville des mottes de leur terre pour en créer une nouvelle, montre que loin de l’autochtonie si béate qu’on développe aujourd’hui, le « philanthrope » peut forger une identité nouvelle par le mouvement, par la fusion, par l’innovation, et ne pas se contenter de rejouer ce qui a déjà été et se refermer (comme l’Athènes du Ve siècle, si excluante que l’auteur pose comme un danger potentiel pour notre Europe-forteresse de ce début du XXIe siècle).

Humanisme daté ou classique ?

Incontestablement, Maurizio Bettini est fidèle à une rectitude classique de l’humanisme. Point d’homme augmenté, de cybernétique, d’éthologie et de porosité entre homme, nature et techniques. Loin de ces considérations sans aucun doute fécondes mais parfois absconses sur les enjeux éthiques, moraux, sociaux et politiques qu’il rappelle, ici l’homme est bien au centre.
L’épicurisme, rapproché par une part des contemporains à la question d’un positionnement de l’homme dans la nature et non au centre, est ici remis en son contexte, pour lui-même et en ce qu’il professait pour les civilisations antiques (l’auteur préfère utiliser le singulier pour ce terme, rapprochant romains et grecs, et indirectement les différentes cultures méditerranéennes). Diogène, citoyen d’Oenoanda en Lycie (Turquie actuelle), au début de notre ère, a laissé une inscription où l’homme est le sujet moral du politique et ce à l’échelle de toute la terre habitée. Cette dernière n’est donc pas le cœur de la réflexion épicurienne comme on le lit souvent ces derniers temps. C’est aussi ce type de rappels précieux que le court ouvrage permet (sans exclure), alors que l’anthropocène a envahi un champ éditorial et scientifique dont l’inflation permanente peut sembler étouffante.
Evidemment, l’auteur, loin d’être béat sur l’apport des antiques, rappelle que la plus haute culture, le plus grand des enseignements classiques (la paideia que les antiquisants ne semblent jamais pouvoir considérer d’un point de vue critique) n’immunise pas contre la barbarie qui nous caractérise désormais de manière somme toute banale comme le rappelle le début de l’ouvrage. Quoiqu’il en soit, au cœur de la réflexion réside l’homme et l’Humanité plus généralement, celui-ci étant la mesure de toute chose. In fine, il est bien stimulant de nous remémorer qu’il est possible de réfléchir sans exclure la Terre mais sans nécessairement la mettre au premier plan…

Maurizio Bettini, Contre les barbares, Paris, Champs Flammarion (« Actuel »), juin 2020 : 164 p., 8 euros – ISBN : 978-2-0814-5181-0

visuel : couverture du livre

 

 

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Franck Jacquet
Diplômé de Sciences Po et de l'ESCP - Enseigne en classes préparatoires publiques et privées et en école de commerce - Chercheur en théorie politique et en histoire, esthétique, notamment sur les nationalismes - Publie dans des revues scientifiques ou grand public (On the Field...), rédactions en ligne (Le nouveau cénacle...) - Se demande ce qu'il y après la Recherche (du temps perdu...)

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