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Livre : le Traité de Versailles zigzague dans la débâcle

21 avril 2010 | PAR Yaël Hirsch

Le troisème roman de Thibaut de Saint Pol est dasn vos librairies. Après avoir décrit avec sensibilité l’univers des prépas (« N’oubliez pas de vivre », 2005, Albin Michel) et nous avoir plongé dans l’univers noir d’un pirate informatique (« Pavillon noir », Plon, 2007), le jeune écrivain nous plonge avec « A mon coeur défendant » (Plon) au coeur de la débâcle, aux côtés d’une petite main du Quai d’Orsay chargée de cacher le Traité de Versailles de manière à ce que l’envahisseur allemand ne mette pas la main dessus. Inventant une histoire dans l’Histoire et analysant ses répercussions sur des personnages français et allemands touchants, Thibaut de Saint Pol nous tient en haleine avec un style superbement classique.

Jeune alsacienne et patriote française, Madeleine est secrétaire au ministère des Affaires étrangères lorsque l’invasion allemande de l’an 1940 la force à quitter la capitale. Mais alors même que sa valise est prête, son patron lui confie une mission cruciale : emporter avec elle la copie Originale du Traité de Versailles pour que les Allemands ne détruisent pas le « Diktat ». D’abri de fortune en panne d’essence auprès de braves gens qui acceptent de la véhiculer vers le Sud, la jeune femme tente de rejoindre sa soeur à Montpellier et risque mille fois de se faire voler le précieux document. A Lyon, elle est sauvée in extremis par un jeune homme très séduisant, avec qui elle passe quelques jours de passions folle. mais celui qui s’est présenté comme « Henri » s’appelle en fait « Heinrich » et est chargé de récupérer le Traité. Découvrant le pot au roses, Madeleine s’enfuit mais elle doit se battre seule pour accomplir sa mission, face aux hommes de Vichy, aux SS maladroits qui tentent de réussir plus vite qu’Henrich à obtenir le Traité et bien sûr à Henrich qui la suit méticuleusement dans tous ses déplacements. Soixante ans plus tard, le petit-fils d’Henrich, Theo, vient voir la vieille dame violemment anti-germanique, et retranchée dans une maison à Montpellier. Il aimerait comprendre pourquoi sa famille n’a jamais plus revu Henrich après la guerre…

La construction du roman de Thibaut de Saint Pol est d’une efficacité redoutable. Mêlant le journal d’Henri, l’histoire de Madeleine pendant la guerre, et les pensées de Theo lors de ses rencontres avec la vieille dame, « A mon coeur défendant » fait entendre trois voix différentes qui lient présent et passé, et parvient à retracer le fil de l’histoire à partir de mémoires partielles. Documenté et réaliste, le roman nous fait entrer dans l’Histoire par la porte de la petite histoire de Madeleine et Heinrich. Sur la route, Madeleine fait de nombreuses rencontres qui évoquent bien le climat de la France des années noires. Et les rencontres muettes de jeune « ami » allemand et de la vieille héroïne rabougrie sont puissantes de pudeur. Mais la plus grande force de Thibaut de Saint Pol est certainement son style d’une clarté lumineuse. Une lumière un peu surrannée qui rappelle la jolie langue française de l’Entre-deux-guerres.

Thibaut de Saint Pol, « A mon coeur défendant », Plon, 205 p., 18 euros.

Thibaut de Saint Pol dédicacera son livre le 6 mai à 18h, à la Librairie Contretemps (41, rue Cler, 7e, m° Ecole militaire)

« Elle est insupportable. Son ton est sec et froid lorsqu’elle s’adresse à moi et ses lunettes de soleil, qu’elle conserve dehors comme dedans, m’empêchent de lire dans ses yeux la moindre émotion. Si ma présence lui est aussi pénible qu’elle le laise paraître, pourquoi continue-t-elle à me recevoir? Son salon empeste la fleur fanée, la décomposition, malgré l’eau de Cologne dont elle s ‘arrose abondamment. Croit-elle que je m’y sens à l’aise? Heureusement, du canapé où je m’installe depuis trois jours, je vois la mer. j’écoute mon interlocutrice, tentant d’ignorer le petit roquet qui tourne à ses pieds [… ] Elle est devenue si blanche quand elle a appris mon nom… Il appartient à un passé qu’elle a sans doute tenté d’oublier. Va-t-elle me parler de ce qui est arrivé à mon grand-père. Je reste encore à ses yeux un montre en puissance. Un Allemand. »(pp. 44-45)

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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