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Livre : dans la peau du directeur de l’Historial de Péronne

21 janvier 2010 | PAR Yaël Hirsch

Sous le titre de « récit », Guillaume de Fonclare, le directeur de l’Historial de la Grande Guerre à Péronne, livre un témoignage sublime sur son combat contre une maladie auto-immune qui le fait peu à peu perdre sa mobilité, alors qu’il a à peine dépassé 40 ans. Dans l’ombre des poilus et dans la lumière de sa famille et de ses collègues, « Dans ma peau » est un essai où la nudité, la transmission et l’acceptation de la douleur coexistent dans un style plus clair que du diamant. La perle de cette rentrée littéraire de janvier…

« Je ne cherche pas à construire une œuvre, ni à faire de la littérature. Je cherche à exister autrement qu’assis derrière un bureau, et je veux m’envisager autrement que seul, chez moi, à pleurer sur mon sort ».

fonclareA peine avant d’avoir dépassé 40 ans, Guillaume de Fonclare apprend que ce qu’il prenait pour une grosse fatigue est une maladie auto-immune orpheline que les médecins ne connaissent pas ; ils ne savent même pas si celle-ci peut être transmise à ses enfants. Le moindre contact prolongé de ses muscles avec la matière est une douleur, et peu à peu, il doit organiser sa vie et son espace de travail de manière à pouvoir continuer à faire mieux connaître le quotidien des combattants de la Première Guerre. « Dans ma peau » est un récit sur cet endroit où personne ne peut se glisser, sur cette chambre verte du corps ou un homme brillant de 2 mètres se retrouve enfermé ; mais c’est aussi et surtout un texte du passage. C’est par ce biais que, Fonclare se prépare au moment où il ne pourra plus exercer ses fonctions de directeur de l’Historial de Péronne et où il trouve la force d’organiser son départ. Réflexion sur ce qui différencie son combat de celui des poilus, le livre est aussi un long corridor de pensées lucides sur la manière dont le début du 20e siècle résonne aujourd’hui. Et le nœud maintenu entre les siècles ouvre  une voie intéressante dans le genre autobiographique.

Ni fanatique de l’héroïsme de l’Union Sacrée, ni obsédé macabre des cadavres et des blessures encore présents sur le sol même de la France, Fonclare n’est pas intéressé par la mémoire, mais par l’histoire. Il est fasciné par l’humanité des combattants des tranchées -humanité de saleté et de vermine dans la boue, humanité de courage quand il s’agit de monter à l’assaut, et humanité absurde de ceux qui ont envoyé des millions de jeunes hommes à la mort pour gagner un peu de terrain et en espérant percer la ligne ennemie. Général d’une armée pas encore tout à fait morte, Fonclare observe avec amusement comment 90 ans après, les diverses nations enterrent chacune de leur côté leurs morts, alors que la terre de Picardie vomit encore des cadavres et des obus chaque année. Lorsqu’on entre dans le style limpide et poétique du récit, on imagine un autre « En l’absence des hommes », un autre texte sensible et précis sur la Première Guerre. En avançant dans le petit livre, on se rend compte que Fonclare offre bien plus. Il nous invite simplement à passer un moment dans sa peau, avec tout ce qu’il y a de peine physique, de savoir, et de lucidité dans cet intérieur. Et il y parvient, avec les simples armes de la sincérité et d’une écriture que l’extrême précision rend poétique. « Dans ma peau » est un exercice de vanité bien particulier, qui nous rappelle quelle chance nous avons de marcher, de dormir, et de respirer sans souffrir, et qui nous rappelle aussi de ne pas tout noyer dans une grande urne de mémoire pour faire l’effort de connaître les faits, au plus près, en bon historien.

Guillaume de Fonclare, « Dans ma peau », Stock, 13 euros, 120 p., sortie le 6 janvier 2010.

Site de l’Historial de Péronne.

« Il y a plus d’un monde entre eux et nous. Cette guerre, si moderne et tellement archaïque, est celle d’un autre siècle. Nous ne comprenons plus les raisons qui poussaient ces hommes à repartir encore, à sortir d’une tranchée pour parcourir les quelques dizaines ou centaines de mètres qui menaient, sous un déluge de feu et d’acier, à celle d’en face. Non, nous ne sommes plus du même monde. Et il ne peut y avoir de devoir de Mémoire puisque nous ne nous souvenons plus, puisqu’il est impossible de se remémorer ce qui est inconcevable. Alors il nous faut enseigner, éduquer, et s’obliger à un devoir d’Histoire. » p. 31

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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