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Les visions de Raphaël

25 mai 2009 | PAR michael

4a1a50eb150c7Célèbre historien de l’art, Daniel Arasse était de ces auteurs capables de transmettre sa passion et l’aviver par une sorte de constante joie de transmettre. Ses travaux éclairent des œuvres, dont il restitue la force et la beauté, devenues à nous absconses, au recours de l’histoire, de la théologie, de la philosophie… Réédité aux éditions Liana Levi fin 2008, « Les visions de Raphaël » (recueil de deux analyses sur le génie d’Urbin, paru initialement en 1993) est un livre aussi précis et rigoureux que délicieux à lire, accessible et jouissif.


Rassemblant deux travaux parus respectivement en 1972 et 1992, le livre offre deux analyses lumineuses autour de l’œuvre de Raphaël. Dans la première, la plus longue (« Extases et visions béatifiques à l’apogée de la Renaissance : quatre images de Raphaël »), Daniel Arasse trace l’évolution de la peinture raphaëlienne et de sa piété dans le contexte théologique romain du début du XVIe siècle. Se concentrant sur quatre œuvres capitales de sa période romaine (Sainte Catherine d’Alexandrie, Sainte Cécile, la Vision d’Ezéchiel et la Transfiguration), il déchiffre ces œuvres d’une grande finesse de composition, confirmant le fameux adage classique selon lequel la peinture est semblable à la poésie (« ut pictura poesis »). Où l’on réalise avec délectation toute l’intelligence de composition d’un artiste « admiré, en particulier, pour sa capacité à traduire en images les scènes narratives et les concepts philosophiques les plus complexes »). Exposant les sensibilités intellectuelles et mystiques de l’époque, Daniel Arasse donne ainsi à comprendre non seulement les peintures elles-mêmes, mais le cheminement dans la foi de Raphaël que traduit son art, représentatif de l’époque. D’une formulation néoplatonicienne, classique et intellectualiste, la représentation béatifique évolue vers une formulation plus directe et intuitive pour le croyant. « Il passe de l’harmonie calme de la contemplation subjective à la violence de la vision extatique. À ce prix, il évite tout ce qu’il y avait de problématique dans l’intuition intellectuelle réservée à l’élite des sages. La fragilité de la religiosité humaniste est dépassé grâce à l’intrusion objective du divin dans l’humain ; la vision peut être accordée à tous (…) ». Tout le mérite de Daniel Arasse, constant dans son œuvre, est de rendre accessible un art que les siècles – et le recul du catholicisme aussi – ont rendu hermétique au public, dans une lecture plaisante alors que les thèmes abordés, parfois complexes, disposeraient davantage au rébarbatif.

Dans le second texte, quant à lui bien plus court (« L’ange spectateur – La Madone Sixtine et Walter Benjamin »), Daniel Arasse réagit au texte classique du philosophe allemand. Il attire d’abord l’attention sur l’invalidité historique d’un travail de Hubert Grimme sur lequel s’était alors basé Benjamin ; or, en « retenant l’hypothèse de Grimme comme une certitude établie, Benjamin s’est, en fait, appuyé sur la thèse qui lui convenait », fût-elle historiquement fausse. Arasse met en doute la théorie de « la polarité entre « valeur cultuelle » et « valeur d’exposition » [qui] s’applique mal à l’imagerie chrétienne, à ses fonctions comme aux conditions de sa production et de sa réception ». Cependant, il reconnaît que la thèse de Benjamin « n’en est pas caduque pour autant. Dans son ensemble sa vision globale demeure convaincante. De la Préhistoire à l’époque moderne, on peut considérer en effet que le passage de la valeur cultuelle à la valeur d’exposition « conditionne en général tout le processus historique de l’accueil fait aux œuvres d’art » ». Considérant que « c’est surtout pour l’analyse de pratiques artistiques contemporaines que la polarité benjaminienne prouve son efficacité (…) », Arasse réfute néanmoins l’hypothèse de « déclin de l’aura » d’une oeuvre authentique à l’heure de sa reproductibilité technique (cinéma, photo, etc.). « Loin d’impliquer un quelconque « déclin de l’aura », l’organisation de ce culte contemporain [les grandes expositions publiques] se fonde sur l’exaltation de cette aura – au point de faire ressurgir, dans les conditions nouvelles et au sein même de l’exposition, l’antique invisibilité cultuelle ». C’est également ce que confirment le succès commercial des ventes de tirage original de photographies ou les conflits sur la colorisation de films anciens, démontrant l’attachement à la notion d’œuvre originale. D’où il appert que, « importée dans le domaine de la photographie et du film, la notion (traditionnelle) d’œuvre d’art y a transplanté et adapté l’idée de l’unicité de la création individuelle – tant au registre de sa production qu’à celui de sa réception. (Qu’on pense seulement aux diverses tentatives faites pour recréer, techniquement et musicalement, les conditions de projection dans lesquelles certains films muets, avec accompagnement orchestral, avaient été vus lors de leur diffusion originale) ». De cet attachement à l’œuvre originale, atteste aussi ce culte supplétif qu’est devenu l’exposition muséale.

Puis, s’éloignant du dialogue avec le texte de Walter Benjamin, il revient à la Madone Sixtine, et à l’iconographie des rideaux du dévoilement de la révélation divine, ainsi que des angelots. Et de conclure que la « Madone Sixtine est donc bien le lieu d’une « oscillation », dont les rideaux et le pseudo-linteau de bois sont des relais. Mais cette oscillation ne se produit pas entre valeur cultuelle et valeur d’exposition. (Le culte catholique romain est un culte d’exposition.) Cette oscillation se produit entre deux modes de regard : un regard « religieux » adressé à l’objet de culte et le regard « artistique » adressé à une œuvre d’art ». Il conclut par une digression, en s’attardant au motif des anges spectateurs, qui « connaissent (…) un destin qui, en fin de compte, confirme paradoxalement la thèse de Benjamin sur un de ses points précis : la reproduction technique détache bien l’objet reproduit du « domaine de la tradition », et ce processus correspond au besoin des masses de « posséder de l’objet la plus grande proximité possible, dans l’image et surtout dans la reproduction » » – ce que confirment les indénombrables reproductions commerciales dudit motif.

Mikael Faujour


Daniel Arasse, « Les visions de Raphaël », 2008, éd. Liana Levi, 15 Euros.

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