Livres

Les naufragés de Jean Améry : une génération sacrifiée

11 février 2010 | PAR Yaël Hirsch

Figure de la résistance, déporté à Auschwitz et connu pour ses essais et son débat avec Primo Levi sur l’utilité ou l’inutilité de la culture pour survivre dans les camps de la mort, Jean Améry écrivait aussi des romans. Inédit en France, « Les Naufragés » dresse le portrait de deux amis de la bourgeoisie déclassée par la crise économique, et pas tout à fait « aryens » dans la Vienne de 1933-34. Un tableau sombre d’une bohème grimaçante.

Eugen Althager et Heinrich Hessl viennent du même village en Autriche. Eugen a vécu en homme du monde à Berlin, et est désormais sans le sous. Vivant une vie d’étudiant sans l’être, il peut à peine payer son loyer et un café deux fois par semaine à la femme qu’il aime depuis trois ans : Agathe. Sa lucidité sur sa situation lui rend la vie encore plus amère, et il laisse la pure Agathe s’enticher d’un homme plus âgé, riche, possédant une voiture et amoureux d’elle. Sans plus aucune fierté, il commence à mener une vie de débauche, en partie avec de l’argent qu’Agathe lui donne. Si Heinrich n’a peut être pas l’intelligence douloureuse de Eugen, ni sa force de caractère, il a su persévérer dans ses études. Il est devenu docteur en théologie, ce qui est une bonne manière de s’assurer une place dans la société viennoise. Les deux amis sont étonnés de voir monter en puissance ceux que l’écrivain Franz Werfel appelait « l’espèce animale des chaussettes blanches ». Eux qui ont été élevés en bons catholiques, se souviennent soudain, la peur au ventre, qu’ils ont du sang juif.

Alors que l’autre roman de Jean Améry, « Le feu ou la démolition» (1974, également publié chez Actes Sud) abordait le thème de la bohème sous l’angle de la colère et du ressentiment nietzschéen, « Les naufragés » est moins existentiel. Le livre se situe avec précision dans la tradition du roman autrichien de la génération qui précède Améry (Roth, Musil, Zweig etc…) et décrit non plus  avec nostalgie ou ironie, mais avec résignation la consommation de la fin d’un monde. Ainsi, si un duel vient clore « Les naufragés », rappelant les codes virils du K und K, celui-ci n’a pas de noblesse (il est issu d’une bataille des rues) ; on ne peut pas non plus se moquer de cette pratique surannée, puisqu’elle coûte une mort absurde au héros et semble être remise au goût du jour par les nazis. Si certains évènements historiques (la crise économique, l’insurrection de février 1934) sont intéressants à voir ou percevoir dans ce roman d’Améry, ils ne constituent néanmoins pas la moelle du roman. Avec ses trois personnages principaux, Améry s’inscrit la tradition du roman psychologique viennois, mais la relit à la lumière  crue de sa propre expérience (Améry a lui-même été élevé en bon catholique autrichien et s’est retrouvé subitement juif en 1938, ce dont il témoigne dans son recueil d’essais le plus connu, « Par delà le crime et le châtiment » (1966, toujours Actes Sud)). Ainsi, la douloureuse et clairvoyante résignation à la honte d’Eugen, avec la résonance que la mort prend en lui, rappellent le Jean Améry de « Porter la main sur soi », et celui qui écrivait à sa femme, avant de mettre fin à ses jours : « Je suis sur le chemin de la liberté ». Heinrich est l’innocent, qui subit l’histoire en baissant la tête dans une résignation non pas décadente et lucide, mais simplement lâche. Quant à l’entière Agathe, elle aussi apprend la médiocrité et le ressentiment, quand enceinte d’Eugen, elle est forcée de coucher avec un autre pour avoir l’argent pour avorter. Ce personnage de femme si bien saisi,est ,dans la perte progressive de sa pureté, la plus belle métaphore de Vienne après le crépuscule.

Jean Améry, « Les Naufragés« , trad. Sacha Silberfarb, Actes Sud, 265 p., 21 euros.

« Le monde est sorti de ses gonds. Bon. Les imbéciles ont triomphé ; mais ils ont mis de grandes et valables choses au service de leur bêtise, et nombreux sont les indécis qui, à ne voir que ce qui sert, s’y laissent éblouir et oublier l’essentiel. Car ces indécis, qui sont faibles eux-mêmes, se grisent volontiers des poings fermés des autres, et donnent à la brutalité du poing des attributs de grandeur qui ne sont que le fruit de leur propre imagination. Nous – car moi aussi, je continue de dire nous, quoique tu me méprises, moi qui suis à moitié au service de la bêtise-, nous dis-je, devons tendre à mener dans ce siècle une vie bonne et honnête au moins vis-à-vis de nous-mêmes puisqu’on nous défende d’ m’être dans le monde. », « Les naufragés, »  p. 166-167

« Qui suis-je ? Le corps, qui lui aussi glisse de mes mains. Ou plus exactement : la face qui est corps et en même temps plus que cela. Quand quelqu’un porte la main sur soi, cette face se cherche dans le miroir (Souvent les gens qui se brûlent la cervelle sont retrouvés gisant dans leur sang, devant un miroir). La face y trouve un visage : des yeux qui, maintenant dédoublés se fixent mutuellement, une bouche crispée par l’angoisse. […] Devant le suicide nous sommes tous ce petit goret qui s’égosille à en crever les tympans, à en briser les cœurs, quand on le traîne à l’abattoir. […] Ce qui n’exclut pas que l’on soit parfois envahi par un sentiment de bonheur jamais éprouvé auparavant, au moment précis où l’on porte la mais sur soi, où le moi s’évanouit dans l’acte d’autodestruction et – pour la première fois peut-être -se réalise pleinement. Car c’en est fini de l’existence, de l’ex-sistere, enfin. », Jean Améry, « Porter la main sur soi. », Actes Sud, p. 77

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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