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Les bourreaux parlent aussi

12 juillet 2010 | PAR Yaël Hirsch

Après s’être penché sur l’engagement déçu d’un jeune Corse en Irak dans « Un Dieu, un animal » (Actes Sud, 2009) Jérôme Ferrari interroge la déshumanisation des bourreaux orchestrant la torture pendant la guerre d’Algérie dans un dialogue qui n’a pas lieu entre un lieutenant et son capitaine. Dur, implacable, et terrifiant, « Où j’ai laissé mon âme » n’en est pas moins terriblement bien écrit, et sonde les limites de l’aliénation dans la violence. Sortie le 18 août 2010.

Dans les derniers mois de la défaite indochinoise, Horace Andreani s’est pris de passion pour le capitaine André Degorce, résistant et déporté pendant la Seconde Guerre et qui lui a appris à ne jamais baisser les yeux. Les deux hommes se retrouvent en 1957 à Alger, face à une tâche encore plus terrible que de perdre la tête haute : l’un et l’autre sont chargés de torturer tous ceux qui sont capables de leur donner des informations sur l’Armée de libération nationale. Mais si le lieutenant Andreani a décidé de prendre acte de la situation et de se montrer un bourreau efficace, le capitaine Degorce a plus d’états d’âme. Il comprend qu’aucune discipline militaire n’entravera le mouvement de libération  comprend lorsque le chef de l’ALN, Tahar, est enfin fait prisonnier. La torture n’a alors plus aucune excuse : efficace ou pas, elle ne sert à rien. En Tahar, Degorce rencontre un homme de sa trempe qu’il respecte et avec qui il dialogue. Mais le prisonnier est remis à Andreani et ses hommes qui l’exécutent. Le mépris de Degorce pour Andreani est évident et sans limites. Dans l’autre sens, la relation est plus ambivalente : Andreani ne peut pas vraiment faire le deuil de l’amour qu’il a porté à son supérieur, ce qui rend sa déception encore plus pesante…

Sans concessions, Jérôme Ferrari sonde les noirceurs et les fausses pudeurs de l’âme aux prises avec cette réalité : la toute-puissance violente et déshumanisante face à un autre corps. Les fonctionnaires de la douleur soigneusement calculée ont parfois des états d’âme, mais la meilleure façon de survivre est de ne plus les entendre, quitte à laisser son âme quelque part. Aller au-delà de la fausse justification d’une torture « efficace » est la solution d’Andreani. Degorce essaie encore de faire les choses proprement. Mais pour l’un comme pour l’autre, la domination est trop éreintante, et ils passent dans une zone d’ombre qui ne leur permet pas de revenir en arrière vers leurs familles et vers l’humanité. Il est toujours courageux de revenir sur un évènement historique encore aussi douloureux, honteux, et  mal intégré dans la mémoire nationale de la Guerre d’Algérie, comme en témoigne encore la polémique suscitée cette année à Cannes par le film de Bouchareb « Hors la loi ». A travers deux hommes, leurs deux destins et leur abjecte tâche de tous les jours, Jérôme Ferrari parvient à allier la justesse au courage et demande à son lecteur un effort d’endurance et de bravoure. « Où j’ai laissé mon âme » est un livre  pénible à lire, mais qu’il faut lire pour sa force littéraire et les questions philosophiques cruciales qu’il pose.

Jérôme Ferrari, « Où j’ai laissé mon âme« , Actes Sud, 154 p., 17 euros. Sortie le 18 août 2010.

«  – Oui, mon capitaine, mais ça n’a pas été bien difficile, vous savez. C’est un costaud, du genre ombrageux, alors j’ai fait sortir sous son nez le générateur, les électrodes, tout le barda, j’ai demandé à un gars de se brancher pour voir si tout marchait bien, on a amené un seau d’eau, des éponges, et j’ai expliqué au gars que d’après moi, costaud comme il était ça servait à rien de le bousculer, que j’étais sûr qu’il était courageux et qu’il dirait rien, enfin, vous voyez le topo, et je lui ai dit que vu qu’on aimait pas perdre notre temps, j’avais aussi embarqué son plus jeune fils et qu’on allait voir ensemble comment il allait la supporter, la gégéne, le môme, et on l’a fait entrer dans la salle, j’ai juste u le temps de dire, on va t’enlever ta chemise et ton pantalon, mon petit, comme à la plage, pour montrer un truc à papa et le type a dit qu’il allait parler, et voilà, il s’est allongé sans problèmes. On a presque dû le faire arrêter de parler! Du velours, mon capitaine.

– Eh ben voilà, Moreau, dit le capitaine. Vous devenez un as en psychologie, dites-moi. Et donc?

– Et donc, mon capitaine, il nous a balancé quelqu’un. un type qui travaille au port. un syndicaliste. magasinier, je crois. Ou comptable. Un coco. Un Français, mon capitaine.

– Ils sont tous français, Moreau.

– Oh, mon capitaine, vous voyez bien ce que je veux dire!

– Oui, Moreau. Je vois très bien. Bon, vous allez me le chercher. Et quand il est ici, vous me faites appeler.

– J’y vais, mon capitaine. » p. 88

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

2 thoughts on “Les bourreaux parlent aussi”

Commentaire(s)

  • Bonjour,
    Juste une petite rectification : « Un dieu un animal » (2009) est disponible chez Actes Sud mais pas encore dans la collection Babel. C’est « Dans le secret (Actes Sud 2007) qui sera disponible dans cette collection de poche en août 2010.

    juillet 14, 2010 at 14 h 51 min

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