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Les arbres ne montent pas jusqu’au ciel : Marianne Rubinstein livre une réflexion à la fois mélancolique et dynamique sur l’âge

02 août 2012 | PAR Yaël Hirsch

Avec « Les arbres ne montent pas jusqu’au ciel », Marianne Rubinstein retrouve son alter ego Yaël Koppman et poursuit son journal. L’économiste qui a désormais atteint la quarantaine et est une maman poule est quittée par le père de son enfant. S’ensuit une longue traversée du désert que l’écriture permet, telle une gourde magique, de traverser sans sombrer dans l’amertume. Un superbe texte qui parlera à toutes celles qui sont sensibles à la menace du temps qui passe.

Son fils a à peine trois ans quand le compagnon de Yaël et père du petit décide de la quitter un soir de septembre pour s’installer avec une prof de danse un peu plus jeune et avec laquelle Yaël avait sympathisé. Le monde de Yaël s’écroule, surtout quand son fils disparaît de la maison une semaine sur deux. Son emploi du temps à la fac permet à cette maître de conférence en économie de concentrer ses cours au deuxième semestre. Yaël passe alors des heures prostrée chez elle au lit. Ses amis historiques semblent ne pas savoir la conforter, sauf sa cousine qui a aussi à affronter une dure épreuve. C’est une toute jeune fille qui vient doucement habiter l’appartement et la vie de Yaël. Olga est une pré-ado voisine élevée par une maman célibataire et qui passe trop de temps seule; petit à petit elle vient de plus en plus souvent lire ou dîner avec Yaël. L’hiver est dur, mais le travail et la lectures des auteurs que Yaël adorent (dont Virginia Woolf) aident la mère solitaire à survivre. Avec le printemps, le corps, même passé l’âge fatidique de quarante ans demande ses droits, et avec lui l’amour-propre, l’impératif de vie et l’amitié. Sur la route de cette renaissance, Yaël demande à toutes les femmes qu’elle croise et qui ont passé la barrière de la maturité ce que cela veut dire d’avoir la quarantaine. Les réponses sont toujours pleines de bon sens et d’apaisement.

Très beau texte de femme sur la solitude, l’âge mais aussi sur toutes les petites attaches qui perforent la croûte de la tristesse et sur tous les avantages de la maturité, « Les arbres ne montent pas jusqu’au ciel » est un texte à la fois sensible, profond et sage. Face à l’injustice du temps qui passe tellement durement pour les femmes, l’écriture, la lecture, l’expérience, l’amour maternel, familial et la générosité dans les rapports humains sont autant de recours et de chemins de traverses qui donnent la mesure d’une joie de vivre souveraine. Un texte qui fait réfléchir, donne envie de sortir de soi pour lire de grands auteurs, et dégage à la fois beaucoup de mélancolie et une formidable énergie. Le style mériterait vraiment un des grands prix de la rentrée mais malheureusement son caractère féminin sans « écriture féminine » et réflexif avec infiniment de modestie risque de le disqualifier face aux fresques viriles qui sont quasi-systématiquement primées (sauf femina, bien sûr).

Marianne Rubinstein, « Les arbres ne montent pas jusqu’au ciel », Albin Michel, 198 p. En librairie le 23 août 2012.

« Quand viendra le temps de ma délivrance, de ma transformation si ce n’est en lionne, du moins en panthère noire au poil lustré? Quand trouverai-je cet endroit naturel, instinctif à mes semblables, à mon environnement? Quand saurai-je où est ma place? Quand n’aurai-je plus à la définir, mais uniquement (et éventuellement) à la défendre? Ce matin, alors que j’écris à quel point je suis fatiguée de moi, j’éprouve un plaisir si vif à le faire que je me demande si le lieu de cette contradiction qui m’étreint -qui fait pression et me réconforte à la fois-  n’est pas ma place. » pp. 151-152.

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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