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Le Premier homme, entre pudeur et émotion

Le Premier homme, entre pudeur et émotion

08 octobre 2013 | PAR Marie Boëda

Dans l’ouvrage autobiographique publié après la mort d’Albert Camus, « Le Premier homme », Albert (ou Jacques dans le livre), évoque avec sensibilité et nostalgie une enfance sans artifice et dépeint l’amour qui l’unit à son pays, à sa famille, à ses maîtres d’école… Le style narratif utilisé fait appel à la troisième personne du singulier. On pourrait dans un premier temps se demander si ce n’est pas une sorte d’arrogance qui a poussé l’écrivain journaliste engagé à parler de lui à la troisième personne… Bien au contraire, très vite l’évidence est palpable, l’autobiographie inachevée représente la singularité du personnage de Camus dans toute sa pudeur. L’écrivain qui s’exprime autant avec son cœur qu’avec sa tête, cet écrivain à la belle lucidité, reste jusqu’à la fin de sa vie fidèle à son enfance dans une Algérie meurtrie par la guerre.

camusCette autobiographie inachevée, retrouvée dans le cartable qui l’accompagnait lors de son tragique accident de voiture en 1960, décrit avec humilité et retenue les personnes qui lui ont permis de se construire depuis le berceau. La pudeur et le respect caractérisent un écrivain inoubliable en particulier par sa capacité à trouver les mots justes. La première partie « A la recherche du père » semble esquisser avant tout une relation sobre mais forte entre Albert Camus et sa mère. Une phrase qui l’a suivi toute sa vie, « je crois en la justice mais je défendrai ma mère avant la justice » est ici indirectement justifiée tant l’absence de communication avec sa mère illettrée et presque sourde a fait émerger une tendresse profonde inavouée liant la mère à son fils cadet. L’impact qu’elle exerçait sur des personnes extérieures comme M. Germain, l’instituteur pour qui les mots ne semblent pas assez forts pour décrire Catherine : « Quant à ta mère… Ah ! dit-il, ne l’oublie jamais » ne pouvait qu’amplifier cette estime et ce respect que lui inspirait sa mère, qui l’a sans doute accompagné toute sa vie. On comprend que Catherine représente pour lui la tendresse et l’amour tandis que sa grand-mère incarne l’autorité dans la maison.

“A la recherche du père” évoque aussi un père absent. Mort à la guerre, le père de Camus représente un point d’interrogation qui l’empêche certainement, dans ses débuts, de se construire. En quête d’une ressemblance quelconque avec lui, c’est auprès de son oncle, de sa grand-mère, de sa mère et même plus tard d’anciens voisins que Jacques tente désespérément de découvrir des bribes d’information. Mais les mots manquent souvent à sa famille qui lui transmet malgré tout une photographie ainsi qu’une anecdote sur son dégoût face à l’exécution capitale d’un meurtrier. Une anecdote qui le suivra dans ses propos les plus avancés, pour rejeter vigoureusement la haine et la violence. Finalement, il accepte, résigné, qu’il n’y a pas de secret à découvrir, seulement peut-être celui de la pauvreté qui a fait de lui un anonyme comme tant d’autres.

C’est aussi M. Germain, instituteur à l’école communale, qui eut un rôle déterminant. C’est en effet grâce à cet instituteur que le jeune Camus put présenter l’examen des bourses, le réussir et entrer au lycée : “Bravo, moustique, tu es reçu.” Cette entrée au lycée fut un choc, les professeurs étant tous, à leur manière, distants envers les élèves, seule la compétence scolaire importait. L’image de Camus se dévoile déjà lorsque ce jeune garçon issu d’une famille plus pauvre que les autres, atteint néanmoins les meilleurs rangs de son lycée. D’après la seconde partie, beaucoup plus courte, de cet ouvrage inachevé, Camus prend de la distance par rapport à cette enfance. Incapable de parler de ses études à sa famille, il ne peut et ne veut parler de sa famille à ses camarades : « Comment faire comprendre d’ailleurs qu’un enfant pauvre puisse avoir parfois honte sans jamais rien envier ? ». Finalement il a peut-être réussi à ne pas choisir son camp. Grâce à ce livre, il fait le point. Fidèle à ses origines, il explique, comme s’il se trouvait dans un tournant dans sa vie, la construction de son personnage souvent incompris et sujet à polémiques.

L’Algérie, son soleil et sa mer, nous baignent dans une ambiance incomparable que Camus identifie avec sensibilité. Par ses écrits, il nous fait entrer dans son univers avec générosité, comme s’il s’éloignait de son souvenir pour nous y laisser plus de place.

Dans Le Premier homme, Camus célèbre donc la misère et la grandeur de cette enfance qui a fait de lui un homme. La pauvreté matérielle y est évoquée sans pathos et n’étouffe jamais la densité des relations humaines. La richesse d’émotions que Camus offre dans son dernier ouvrage affine l’image qu’il a laissée de lui : un grand écrivain vibrant d’humanité.

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Marie Boëda

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